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S’émanciper pour être maitre de son destin …

Sans enthousiasme, nous continuons à nous soumettre à un ordre social profondément injuste. Cela tient en particulier à notre infantilisme. Le mouvement d’émancipation des lumières est loin d’être terminé…

Infantilisme

Dans un précédent article, j’ai tâché d’expliquer pourquoi le capitalisme parvient à se maintenir et à accroître son emprise sur les corps et les esprits. […] Je vais maintenant développer une idée qui avait seulement été ébauchée, à savoir qu’une bonne partie de notre soumission vient de notre infantilisme.

Comme l’expliquait le psychologue Milgram, le sujet qui obéit à une autorité perd son autonomie intellectuelle et morale : il devient un instrument docile entre les mains du supérieur hiérarchique, même s’il reçoit des ordres contraires à sa raison ou à ses principes personnels.

On peut voir là une forme d’infantilisme, si on admet que l’enfance est une période de la vie où on a peu de responsabilités, et où l’on s’en remet en grande partie à autrui pour savoir ce qu’il faut faire, ce qui est bien ou mal, vrai ou faux, etc.

Cet infantilisme peut également se détecter dans le comportement des consommateurs. Une des raisons pour lesquelles la machine capitaliste peut tourner, c’est que l’appétit des gens est insatiable. Une fois qu’ils ont pourvu à leurs besoins primaires, ceux qui ont assez d’argent achètent des biens peu utiles : de nouveaux vêtements (alors que les anciens ne sont pas usés), une voiture puissante, de nouveaux gadgets, une résidence secondaire, une opération de chirurgie esthétique, un yacht…

Une fois qu’on est devenu millionnaire, on a l’impression d’être vraiment riche. Et puis on se rend compte qu’on est presque pauvre en comparaison des milliardaires – d’où le besoin d’accroître encore sa richesses. Cette maladie touche sans doute toutes les classes sociales, à des degrés divers. Elle s’explique, au moins en partie, par la peur d’être méprisé ou marginalisé, mais aussi par le désir d’être admiré.

Même lorsque nous nous goinfrons de nourriture et de drogues légales ou illégales, nous cherchons à pallier un sentiment de solitude, une frustration sexuelle ou affective. Tous nos achats superflus manifestent notre dépendance psychique à l’égard d’autrui et à la manière dont il nous considère.

Finalement, nous n’avons guère changé depuis cet âge où nous disions : « Regarde Maman, je vais faire un tour de magie ! Regarde Papa comme je dessine bien ! » Encore y a-t-il, dans notre frénésie de consommation, quelque chose de plus puéril encore : l’enfant qui dessine ou fait un tour de magie a au moins la fierté de montrer à ses parents le fruit d’un travail personnel, alors que les produits de consommation censés rehausser notre prestige ont été réalisés par d’autres que nous.

Cela dit, il y a tout de même quelque chose de puéril dans le fait de se servir de son travail pour être admiré par autrui. Or, cette forme d’infantilisme (tout comme la frénésie de consommation, la soif de pouvoir et l’obéissance à l’autorité) est l’un des principaux carburants du capitalisme actuel.

Des formes relativement récentes de management incitent les salariés à s’« épanouir » dans leur travail à s’investir corps et âme dans l’entreprise, cette merveilleuse famille de substitution. De cette manière, ils deviennent complices de l’exploitation dont ils sont victimes.

Cela conduit bien souvent à un épuisement moral et physique (le fameux « burn-out »), voire à des suicides, lorsque les salariés sont récompensés de leur labeur par le mépris et le harcèlement. […]

Qu’en est-il maintenant des gens qui nous dirigent, que ce soit au niveau de l’État ou dans les entreprises ? Ne sont-ils pas plus adultes que nous ? Après tout, si nous leur obéissons, ce n’est pas seulement parce qu’ils peuvent nous y contraindre : c’est aussi parce que nous leur reconnaissons une certaine autorité, à la manière dont un enfant fait confiance aux adultes qui se chargent de les éduquer et de les nourrir.

Mais il y a fort à parier que ces gens sont souvent aussi infantiles que nous, pour ne pas dire davantage.

Pour accéder aux plus hautes sphères de la société, la compétition est rude (même si les hasards de la naissance jouent un rôle prépondérant dans la sélection). C’est dire que les dirigeants politiques et économiques se sont battus pour accéder à cette place, dévorés qu’ils étaient par leur ambition. Et ils sont prêts à tout pour conserver leur place, voire pour accroître leur puissance.

Comme des enfants qui s’empiffrent de friandises sans pouvoir s’arrêter, ils cherchent à accumuler toujours plus de biens matériels, mais aussi d’honneur, de prestige. Ils veulent qu’on les flatte, qu’on se courbe devant eux. Si vraiment ils avaient confiance en leur propre valeur, comme des adultes dignes de ce nom, ils ne chercheraient pas à contempler une image positive d’eux-mêmes dans le regard d’autrui.

[…]


J. Grau – Blog : La langue de nos maîtres – Titre original : « Pour en finir avec la soumission » Extrait mais lecture libre (Lien)