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“ En transparence, toutes les informations seront rendues disponibles aux Français », a promis Olivier Véran sur Twitter le 31 décembre 2020.

C’était dit : la stratégie vaccinale et le calendrier des piqûres (si controversés depuis deux semaines) allaient désormais se lire à livre ouvert ! Sauf qu’il est permis d’en douter, au vu des cachotteries et des changements de cap opérés ces derniers jours par le gouvernement et l’Élysée.En témoigne une scène qui remonte au 23 décembre 2020.

Ce jour-là se tient une visioconférence réunissant le ministre de la Santé, les directeurs des agences régionales de santé (ARS) et les patrons des hôpitaux sélectionnés pour étrenner la campagne de vaccination.

Après quelques mots d’introduction, Olivier Véran passe la parole à un sémillant quadragénaire (dont il ne précise ni le nom ni la fonction), lui laissant le soin de détailler la méthode et l’agenda gouvernemental, les dates de livraison des vaccins, le circuit logistique, etc.

Cet intervenant mystère est, en réalité, un représentant de la filiale française de Mc-Kinsey, un cabinet de consultants américain, qui, en toute discrétion, accompagne la « task force vaccin » du ministère.

Autre surprise : l’homme de Mc-Kinsey s’appelle Maël de Calan, et il est moins réputé pour ses compétences dans le domaine de la santé que pour son pétaradant parcours politique.

En 2017, ce conseiller départemental (LR) du Finistère s’était présenté à la présidence des Républicains face à Laurent Wauquiez. Proprement rétamé, avec 9 % des voix, il était parti rebondir dans le privé…

« Le Canard » a voulu en savoir plus sur le contrat passé avec Mc-Kinsey et sur l’arrivée de Maël de Calan dans cette galère. Réponse de la boîte américaine : « Nous ne souhaitons pas communiquer sur ce sujet. »

Quant au ministère, il confirme le recours à des « conseils externes » et noie le contenu de leurs missions dans un charabia technocratique. La clarté attendra encore un peu.

« Laisser ce rôle à Mc-Kinsey en dit long sur la faible capacité du ministère de la Santé d’organiser les vaccinations », dézingue un participant à la réunion du 23 décembre. En avril, déjà, comme l’avait dévoilé « Le Canard », le gouvernement avait appelé à la rescousse un autre cabinet de consultants (la société Bain pour mettre en place sa magnifique stratégie de tests).

La trouille des antivax

Et on ne change pas une méthode qui gagne : la « task force vaccin » gouvernementale vient, en toute discrétion, d’être décapitée.

Son coordinateur, Louis-Charles Viossat (un haut fonctionnaire passé par l’industrie pharmaceutique) , a été remercié le 30 décembre 2020. Sans explication, il a été remplacé par Lætitia Buffet, dircab adjointe de Brigitte Bourguignon, la ministre déléguée à l’Autonomie.

Sa mission ? Changer de braquet et rattraper le retard. Y a du boulot !

Avec 5 000 Français vaccinés au 4 janvier (contre 264 000 en Allemagne et plus de 1 million au Royaume-Uni), le gouvernement a commencé la course loin derrière la ligne de départ… « Véran a pété de trouille devant les antivax, daube un prof de médecine. Du coup, il a fait ceinture et bretelle avec cette interminable procédure de consentement dans les Ehpad. » « On n’a jamais vu ça, s’étrangle le professeur François Chast, patron de la pharmacie de l’hôpital Necker. Une telle procédure, c’est pour les médicaments qui n’ont pas d’ AMM (autorisation de mise sur le marché). Là, il y a une information à faire, point barre. »

Pour la population hors Ehpad, le gouvernement a longtemps refusé mordicus d’entendre parler des « vaccinodromes ». Il a fallu que l’exécutif fasse volte-face sur le thème du « On va accélérer » pour que la Direction générale de la santé (DGS) lance le chantier en catastrophe, à moins de deux heures des voeux de Macron…

Jeudi soir 31 décembre 2020, à 18h 31, Jérôme Salomon s’est donc fendu d’un message « DGS-Urgent » à l’attention des acteurs concernés. Au risque de faire brûler la dinde du réveillon. En guise d’apéritif, Salomon leur annonçait : « Afin de procéder à un élargissement de l’offre de lieux de vaccination, des concertations vont s’engager, notamment dans le cadre des cellules territoriales ».

« Engager des concertations »  … Euh ! quand il y a le feu au lac, il serait grand temps…

La seringue du nouvel an

Quelques jours plus tard, il n’était d’ailleurs plus question de « concertation ». Devant le tollé politique, Macron et Véran ont, une nouvelle fois, changé de cap.

Après avoir décidé, le 4 janvier 2021, d’élargir la première phase de vaccination aux soignants de plus de 50 ans, le ministre de la Santé a annoncé sur RTL (5/1) que les pompiers, les aides à domicile et toutes les personnes de plus de 75 ans, soit plus de 5 millions de patients, pourraient se faire vacciner d’ici la fin de janvier.

« C’est de l’incompétence pure de lancer ça si tard », tempête l’urgentiste et maire (LR) Philippe Juvin. « C’est surtout le résultat du lobbying intense des médecins libéraux, estime le responsable d’une ARS, ils ont réussi à faire passer l’idée que les vaccinodromes n’avaient pas fonctionné, en 2009, avec la grippe H1N1, parce qu’ils en avaient été écartés, en réalité, sur un plan logistique, cela fonctionnait très bien. »

A l’époque, avec un millier de centres de vaccination, on pouvait traiter 6 millions de personnes par mois. Mais seuls 5 millions de Français s’étaient fait piquer. Cette fois, les toubibs ont tout fait pour reprendre la main, et « Véran leur a laissé les clés », s’agace Gilles Bonnefond, du syndicat de pharmaciens USPO.

Olivier Véran ne cesse pourtant de répéter qu’il n’est pas question d’installer des « vaccinodromes ». A la place, ce sont des « centres de vaccination » qui seront mis sur pied.

Ça change tout ! Décidément c’est un un art a part la sémantique politique


Isabelle Barré et Hervé Liffran – Le Canard – 06/01/2021