Infos et analyses : L’invasion du Capitole

Historienne spécialiste des États-Unis, maîtresse de conférences à Sciences Po et chercheuse associée à l’Université Harvard, Sylvie Laurent travaille depuis une dizaine d’années sur le racisme de la société américaine. Elle analyse dans son dernier livre, Pauvre Petit Blanc, le mythe de la dépossession raciale (éd. de la MSH, 2020), comment la victimisation d’une partie des classes blanches cache un projet politique identitaire.

Selon l’américaniste, si les partisans les plus extrêmes de Trump se sentent à tort dépossédés de l’élection présidentielle, c’est surtout parce qu’ils ont le sentiment d’être dépossédés d’un pays blanc et traditionnel. Une idéologie qui précède Trump et qui pourrait lui survivre. « Donald Trump a réactivé cette posture d’autodéfense du ‘bon patriote’ mandaté pour préserver l’ordre racial américain ».

Quelle lecture faites-vous des événements de ce mercredi 6 janvier ?

J’y vois l’expression d’une réaction spectaculaire à ce qui s’était déroulé quelques heures auparavant : non pas seulement la victoire des deux candidats démocrates de Géorgie donnant à Joe Biden la majorité au Sénat, mais le fait que ces deux nouveaux sénateurs soient respectivement juif et noir.

Ils sont le visage de ce que ces terroristes blancs exècrent, et si ces derniers sont entrés par effraction dans le bureau de Nancy Pelosi [la présidente démocrate de la Chambre des représentants, ndlr], c’est également que le pouvoir féminin les révulse.

La prise de pouvoir par ces « autres » qu’eux est ce qui a nourri la fièvre séditieuse de ces hommes blancs. Je montre dans mon livre Pauvre Petit Blanc, le mythe de la dépossession raciale, à quel point ce revanchisme face à une confiscation fantasmée du pouvoir a été entretenu depuis le XVIIe siècle et inscrite au cœur de la construction de la nation américaine.

En clamant qu’on leur « a volé » l’élection, Donald Trump a réactivé cette posture d’autodéfense du « bon patriote » mandaté pour préserver l’ordre racial américain. […]

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Une autre chose m’est apparue : ils ont exprimé par leur coup d’éclat une tentation antidémocratique qui se diffusait à bas bruit depuis des heures dans l’enceinte du Congrès, où plus de cent vingt parlementaires républicains contestaient encore la légitimité du vote pour Joe Biden. Il y avait donc une connivence de fait entre les miliciens et les élus bon teint, tels que le sénateur du Texas Ted Cruz ou celui du Missouri Josh Hawley, qui refusaient mordicus la certification de l’élection de Joe Biden. […]

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La marche aurait été préparée et organisée en amont. Certains commentateurs parlent d’un « baroud d’honneur » inoffensif, d’autres y voient une tentative de « coup d’État ». Quel est votre point de vue ?

Si tentative de coup d’État il y a eu, elle est celle du président sortant et du parti républicain qui ont contesté et contestent encore la légitimité du vote pour Joe Biden. Les terroristes qui ont rejoué l’insurrection contre un tyran fantasmé ont mis en scène un spectacle qui a valeur de révélation. Ce sont les « phénomènes morbides » dont parlait le philosophe Antonio Gramsci : ce qui advient lorsqu’un régime s’effondre et que la béance précède la survenue d’un régime nouveau.

Mais ce qui s’éteint n’est pas le trumpisme, entendu comme autoritarisme néolibéral et suprémaciste. C’est plutôt l’illusion que la démocratie, ses procédures et ses normes faisaient l’objet d’un consentement intangible, alors même qu’elle était vidée de son contenu par les inégalités, la dérive oligarchique et l’absence d’autre discours pour souder la nation que l’exceptionnalisme américain, forme pernicieuse de célébration nationale.

Quel était selon vous leur objectif : faire un coup d’éclat ou réellement empêcher la validation de l’élection ?

La mission était performative. En s’emparant du Capitole, métaphore du pays entier, ils affirmaient : « Ceci est à nous. » Le message vise à rappeler que le projet de revenir à la république blanche, traditionnelle et ordonnée, survivra à Trump comme il l’avait précédé.  […]

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La facilité avec laquelle ils ont pu envahir le Capitole est assourdissante…

Il est en effet surprenant de voir à quel point un État sécuritaire, capable de déployer un arsenal policier disproportionné lors des révoltes antiracistes, s’est montré incapable de contenir quelques milliers de militants, alors même que l’on connaissait leurs desseins.

On a même vu certains policiers lever les barrières de protection pour les laisser approcher quand d’autres faisaient des selfies avec eux. Il y a là une bienveillance indéniable et une désinvolture dont on établira certainement les responsabilités. […]

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Joe Biden, mais aussi l’ancien président républicain George W. Bush ou même Emmanuel Macron, ont affirmé dans leurs déclarations que ce qui s’était passé hier, « ce n’était pas l’Amérique ». Est-ce une affirmation politique ou une réalité historique ?

Cette phrase est, hélas, confondante. Ces événements sont l’Amérique. Ils sont l’expression chimiquement pure de ce qu’une culture de la violence, de l’intimidation démocratique et de la suprématie blanche a donné depuis quatre siècles aux États-Unis. Leur déni est une incantation coupable. Il est temps que les élites admettent que le pays est arrivé au bout d’une forme de dégradation économique, politique, morale et sociale. Donald Trump est le symptôme d’un pays malade depuis longtemps. […]

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De nombreux commentateurs américains ont jugé que tout cela est « très mauvais pour Trump ». N’est-ce pas au contraire un coup d’éclat tonitruant pour son camp ?

Cela me semble servir la geste de Donald Trump, qui se voit ici encore doté d’une aura populiste et populaire. Il continue d’apparaître comme le franc-tireur, le dissident d’un système honni alors qu’il est le représentant parfait des dominants et de l’establishment qu’il réprouve. […]

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Romain Jeanticou. Télérama.Titre original : «L’invasion du Capitole s’inscrit dans une longue tradition du terrorisme blanc américain» – Source (Extrait)


Notes : Nous vous engageons lire l’intégralité de cet article apportant un éclairage différencié de l’événement par rapport à tout ce qui a été dit dans les médias divers. Infos et analyses qu’il contient sont-ils au plus près de la réalité, il semble bien mais, attendant quelques mois pour connaître les tenants et aboutissants de ce mouvement. MC