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Croire savoir ou savoir croire

En classe, certains élèves ont tendance à mettre sur le même plan les connaissances et le discours religieux. Le biologiste Guillaume Lecointre apporte des outils aux enseignants pour qu’ils apprennent aux adolescents à faire le tri entre croyances et savoirs.

Chacun croit ce qu’il veut, on est en démocratie. C’est vrai. Le problème est que « cette phrase est parfois utilisée pour contester le contenu des enseignements », témoigne Guillaume Lecointre, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Le discours de certains élèves est le suivant : vous croyez en Darwin, mais moi, je crois dans la Bible ou le Coran, c’est kif-kif. Sauf que le raisonnement est bidon : ce n’est pas parce qu’on est en démocratie que les textes religieux ont autant de valeur que les connaissances scientifiques. On a le droit de croire que la Terre est le centre de l’Univers ou que l’homme a été créé à l’image de Dieu. II n’empêche que la réalité, c’est que nous avons un ancêtre commun avec les babouins et que nous ne sommes qu’un grain de poussière perdu dans une immensité, n’en déplaise à un Dieu hypothétique.

Si la croyance relève du privé, et là, toute liberté est permise, l’école se doit d’enseigner des savoirs. Pour mettre en pratique ce postulat laïc, la première étape est de différencier croyance et connaissance. Ce n’est pas toujours évident pour les enseignants, parfois décontenancés. Pour les aider à répondre aux élèves – qu’il serait contre-productif de braquer en se contentant de dénigrer leurs croyances -, Guillaume Lecointre a décidé de leur apporter des outils intellectuels très concrets, dans un petit livre intitulé Savoirs, opinions, croyances. Une réponse laïque et didactique aux contestations de la science en classe (éd. Belin Éducation).

L’un des fondements de l’ouvrage est la distinction entre « savoir », « opinion », « croyance » et « croyance religieuse ». Le propre du savoir étant d’être justifié rationnellement, de sorte qu’ « il est légitime d’abord parce qu’il résulte d’un questionnement », précise Guillaume Lecointre. Le but du chercheur est de trouver des explications aux phénomènes observés, mais ces explications sont sans cesse remises en question. On pourrait y voir un paradoxe, mais c’est justement là que réside toute la puissance de la science : « Un savoir scientifique est légitime parce qu’il est périssable, potentiellement. » En clair, le scientifique passe l’essentiel de son temps à mettre à l’épreuve son savoir.

Mais surtout, il ne le fait pas seul, car cette mise à l’épreuve est forcément collective. Le chercheur envoie son article à une revue spécialisée, qui le publie – ou pas – après relecture par d’autres scientifiques, et c’est ainsi que s’élabore, au fil du temps, à force de confirmations ou de réfutations, ce qu’on nomme un « consensus scientifique ». C’est cet aspect collectif qui fait du champ scientifique un territoire par essence laïc.

II n’en va évidemment pas de même pour les croyances. C’est même carrément l’inverse, vu qu’elles sont, par définition, impossibles à réfuter par un débat contradictoire. Le point commun entre tous les croyants, qu’ils soient bigots ou pas (car il y a des croyances non religieuses : par exemple, imaginer que ringestion de corne de rhinocéros favorise l’érection), c’est que vous pouvez toujours leur opposer des arguments rationnels, soit ils s’en foutent, soit ils se ferment, soit ils y sont hostiles. Dans tous les cas, ça ne les fera pas changer un iota dans leurs convictions.

Apporter un peu de lumière dans l’esprit des élèves

Là où ça se complique, c’est quand des croyances prétendent se doter d’atours scientifiques. C’est notamment le cas d’une certaine tendance créationniste qui cherche à « prouver scientifiquement », dans la Bible, le contenu de la Genèse, et dont les apôtres font leur marché dans des données sérieuses, mais en ne choisissant que celles qui vont dans leur sens. Au final, ces théories aboutissent tôt ou tard à un principe d’autorité, qui, lui, n’a rien de scientifique.

Cela dit, il faut avouer que, même dans le champ de la rationalité, il peut y avoir une part de « croyance », pour la bonne raison que l’élève doit bien faire confiance au prof, vu qu’on ne peut pas tout redémontrer à chaque cours. Comme le reconnaît Guillaume Lecointre, « de l’école maternelle à l’université, celle ou celui qui reçoit un enseignement fait confiance à celle ou celui qui le dispense. Mais il ne s’agit là ni de religion, ni d’idéologie, ni même d’opinion ». La différence entre l’enseignant et le curé, c’est qu’on peut toujours demander au premier de justifier rationnellement ce qu’il dit, et pas au second.

Mais que ceux qui veulent continuer de croire se rassurent, ils ont encore de la marge. Ce n’est pas parce que le savoir avance que Dieu recule. On ne peut pas davantage prouver scientifiquement l’existence de Dieu que sa non-existence, ce qui fait dire à Guillaume Lecointre que « l’espace des sciences n’est pas une négation, ni des religions ni de ridée de Dieu, mais un espace neutre, indifférent et autonome ».

Une autre raison qui laisse du terrain aux croyances, c’est que la science ne permettra jamais de tout expliquer. Chaque avancée des connaissances, aussi minime soit-elle, ouvre une infinité de territoires inexplorés. C’est d’ailleurs l’une des grandes différences entre science et religion : la religion prétend tout expliquer, mais en n’expliquant finalement rien, alors que la science explique, justement, parce qu’elle ne prétend pas tout expliquer.

Le savoir, c’est ce qu’on n’est jamais sûr d’avoir acquis, alors que la croyance, c’est ce qu’on est certain de savoir, à tort, évidemment. L’enseignant ne pourra jamais éliminer totalement les croyances, mais il peut au moins apporter un peu de lumière dans l’esprit des élèves, en leur faisant comprendre qu’on est un peu moins crédule lorsqu’on sait que l’on croit que lorsqu’on croit que l’on sait.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo 06/01/2021


Dessin de Riss – Charlie 06/01/2021