La justice peut-elle « restaurer » la victime ?

Ouvrir entre coupables et victimes un véritable dialogue : tel est le but de la justice restaurative, déclinée notamment à travers le programme Sycomore. Cette démarche humaniste, répandue dans les pays anglo-saxons et encore peu expérimentée en France, se heurte à nombre de résistances.

« Sycomore » ? Il pensait que c’était « un programme comme un autre » au sein de sa prison de Seine-et-Marne (77). Il s’y est donc inscrit « pour tuer le temps ». Covid oblige, nous l’avons rencontré au milieu des parloirs déserts, dans cet établissement pénitentiaire réservé aux longues peines. Déjà cinq ans qu’il est « tombé » pour braquage et séquestration. Il lui en reste neuf à faire. Sa guitare l’aide à tenir ; « c’est notre culture à nous, les gens du voyage ». Et, à sa grande surprise, le programme « psycomore », comme il dit – ou comme le dit son inconscient? –, lui a « transpercé le cœur ». Parce que « d’un coup, on comprend le malheur qu’on a fait. On est là, assis face à des victimes qui racontent ce qu’elles ont vécu. Et leur souffrance, on la ressent. Depuis, j’ai changé. La prison, parfois, c’est un mal pour un bien. »

Appliqué dans une trentaine de pays et pour la première fois en France l’an dernier, Sycomore n’est que l’un des innombrables modus operandi de la justice restaurative. Qui peut se résumer ainsi : mettre en situation de se rencontrer des « infracteurs », selon le terme consacré (en clair, des coupables ou des inculpés), et des personnes victimes – de vol, de violence routière, de viol… ou même du meurtre d’un proche.

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« Le but est de permettre aux uns et aux autres de se parler, pour que chacun puisse reconnaître en l’autre une part d’humanité. Celle-là même qu’infracteurs et victimes ont en commun, mais que souvent ils se dénient ou simplement ignorent, explique Yannick Le Meur, le directeur du Service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip) de Seine-et-Marne, qui a le premier mis en place Sycomore dans un établissement francilien.

Il y a un avant et un après, car pour les uns comme pour les autres c’est le seul moyen de se reconstruire, et pour la société tout entière d’aller vers plus d’apaisement: un jour ou l’autre, même si elle a tendance à l’oublier, les détenus sortent de prison… »

« Restaurative », issu du verbe latin « restaurare » : « rebâtir, refaire, réparer ». Il s’agit donc de restaurer les gens en créant des liens qu’une infraction avait d’emblée brisés. Les modalités d’application sont toujours encadrées et sécurisées par un personnel dûment formé, provenant autant de l’administration pénitentiaire que de la société civile, qui fait office de « médiatrice ».

Si la justice restaurative ne discute pas les décisions des tribunaux ni ne cherche à les influencer, elle tend de plus en plus à les intégrer et à les compléter.

 […] … le pasteur Brice Deymié, aumônier national des prisons pour la Fédération protestante de France, fréquente depuis onze ans au quotidien des détenus (dont il est si proche qu’il a les clés des cellules). « Je constate chaque jour l’absolue nécessité de cette démarche, indépendamment de toute pensée religieuse : la justice restaurative n’est pas une histoire de “pardon” ni de “rédemption”, mais d’humanité. Nos prisons ne sont pas remplies de psychopathes incurables (qui ne représentent que 1% de leur population), mais surtout de jeunes. »

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Il reste qu’en France la justice restaurative rencontre encore de nombreuses résistances idéologiques, tant au niveau des institutions que de la société.  […] Le programme Sycomore pourrait s’étendre à toutes les prisons franciliennes dès l’an prochain, espère Laurent Ridel, directeur interrégional des services pénitentiaires d’Île-de-France.

« En tout cas, le sujet dérange. On est tellement habitué à opposer les victimes innocentes et les salauds coupables qu’on assimile le restauratif à de l’angélisme, alors qu’il se “contente” (mais tout est là) de dépasser ce clivage. Il a toute sa place au sein de notre justice, y compris dans les cas du terrorisme. On l’a vu encore récemment, après l’attaque du Bataclan, avec le dialogue qu’ont publié le père de l’une des victimes et celui d’un terroriste tué [Il nous reste les mots. Une leçon de tolérance et de résilience, de Georges Salines et Azdyne Amimour, éd. Robert Laffont, 2020]. Dans leur quête de vérité, les proches aspirent aussi à la démarche. »

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Lorraine Rossignol – Télérama- titre original : « Victimes et coupables face à face : la justice restaurative progresse en France ». Source (Extrait)