Comment vivre avec les pandémie ? – Débat :

Le monde, confronté au Covid-19, doit relever des défis de différentes dimensions, sociales, scientifiques, anthropologiques, sociaux. Mais comment ? Ils sont psychiatres, infectiologues, sociologues, associatifs, philosophes, … ils nous font part de leurs réflexions sur les conséquences de la pandémie de Covid et sur les moyens, collectivement, d’y faire face.

Selon Matthieu Revest Professeur et infectiologue au CHU de Rennes

Cette pandémie de Covid-19 n’est pas surprenante et était en réalité attendue. Le XXe siècle a suscité l’espoir de la disparition des maladies infectieuses. Mais cette vision était erronée. Elle était très occidentale et n’était pas en accord avec ce que vivaient les pays du Sud. Elle niait surtout la nature même de très nombreuses maladies infectieuses résultant de l’interaction entre l’humain et son environnement. Les épidémies de Sars-coronavirus (déjà !) en 2003, d’Ebola en 2014 ou du Mers-coronavirus (encore !), apparu en 2012 et toujours présent en Arabie saoudite, témoignaient de la possibilité d’émergence d’infections virales humaines à partir d’un réservoir animal. Notre monde moderne est en effet particulièrement propice à l’apparition de ce type d’infections contagieuses et d’autres pandémies surviendront s’il ne change pas. Les coronavirus sont des virus hébergés par des animaux sauvages. Le Sars-CoV-2 vient très probablement de la chauve-souris. En pénétrant toujours plus dans des écosystèmes sauvages et en les exploitant, nous multiplions les occasions d’interactions entre virus sauvages et populations humaines. Pour le Covid-19, un virus d’origine animale est introduit, par l’activité humaine d’exploitation de la nature, dans une ville, Wuhan, très densément peuplée. Le virus peut alors s’y multiplier de façon exponentielle. Nos moyens de transport font le reste : le virus diffuse à l’ensemble du monde en quelques heures et la pandémie débute. Le système de santé français a tenté de faire face. Des plans de lutte contre les maladies infectieuses émergentes existaient depuis 2003 et les épidémies de Sars-CoV et de grippe aviaire H5N1. La réponse s’est initialement appuyée sur ces plans. Mais ils ont vite montré leurs limites. Ils n’avaient pas intégré plusieurs éléments : un nombre de patients très important, des hospitalisations prolongées paralysant le système de santé par des lits restant occupés « trop longtemps », notamment en réanimation, une durée de pandémie particulièrement longue. Mais la principale difficulté rencontrée tenait en l’organisation même du système de santé. Depuis les années 2000 et les différentes réformes se traduisant dans les faits par une recherche permanente de la rentabilité à l’hôpital, l’accent a été mis sur les soins programmés, techniques, avantageusement rémunérés par la tarification à l’activité, financement majoritaire de nos hôpitaux, au détriment des soins non programmés. S’est ensuivi un développement formidable du secteur privé, performant pour ces soins programmés et délaissant, car il en a le droit, les soins non programmés et non techniques, peu rémunérés et laissés à la charge du seul secteur public. Moralité, même si de nombreux collègues du privé ont tenté d’apporter leur aide, l’essentiel de la charge de cette pandémie a été porté par le seul secteur public, représentant la moitié de nos capacités totales. Le système privé n’était structurellement pas en capacité de participer à la bataille et d’assurer la prise en charge des patients Covid. On peut être particulièrement fier de notre secteur public mais également déplorer cette organisation en deux systèmes parallèles, ayant chacun des objectifs différents. Nous nous sortirons de cette crise mais seulement grâce à un effort solidaire et collectif. Car il s’agit d’une maladie contagieuse qui touche tout le monde. Chacun doit se sentir concerné et appliquer les mesures barrières de façon optimale : éviter les interactions sociales non nécessaires, port du masque, distanciation physique et hygiène des mains rigoureuse. Et surtout se faire vacciner. Nous avons dorénavant un vaccin sûr et efficace. Il s’agit là d’un formidable espoir. L’acte de se vacciner confère un bénéfice individuel évident en évitant la maladie et ses formes graves, y compris le décès, mais c’est également un acte altruiste permettant d’éviter la transmission aux plus fragiles. Nous appartenons tous à la même collectivité humaine. Agissons pour nous-même et pour nous tous.

Selon Anne Sénéquier Médecin psychiatre, codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale et de l’Observatoire information et géopolitique au temps du Covid-19 à l’Iris

Peut-être avons-nous quelques mois de retard sur cette question, les vaccins émergent d’une année d’intenses recherches et nous font entrapercevoir la fin du tunnel. Parce qu’il s’agit bien de cela, une absence de perspective. La question devrait plus nous questionner sur notre habilité à vivre sans espoir, paralysé dans un « ici et maintenant ». Mais sommes-nous vraiment immobilisés dans une boucle temporelle ? Si nous avons l’impression de faire du surplace, le temps, lui, avance bel et bien, tout en nous proposant ses propres ajustements… souvent sous la forme de difficulté supplémentaire. De manière usuelle, notre quotidien n’est qu’une réaction à une accumulation de contraintes qui délimitent notre « espace de liberté ». Le cadre de contrainte délimite à la fois l’interdit (au-delà du cadre), mais aussi notre liberté (à l’intérieur du cadre), qui n’est accessible qu’une fois la limite acceptée et non challengée. Nous avons, chacun dans nos individualités, des cadres communs. Ils sont sociétaux, judiciaires, environnementaux, ou tout simplement le cadre de notre humanité. Il nous impose de nous nourrir, mais nous laisse la liberté de notre régime. À côté de ceux-là, on y trouve des cadres différents pour chacun de nous, comme les cadres familial, personnel, professionnel… Cette superposition de cadres de tailles et formes différentes délimite un espace de liberté… qui parfois n’existe plus, car trop restreint. Cet espace de liberté, c’est notre espace de création, notre capacité de résilience. Depuis le fond de notre impasse, il nous faut explorer ces différents cadres que l’on a volontairement ou non installés dans notre vie au fil des années. Il s’agit d’une véritable dissection de notre quotidien. « Que puis-je changer pour élargir mon espace de liberté ? » Cela passera peut-être par de grandes questions existentielles sur le travail, le lieu de résidence ou le couple, mais pas seulement. Il nous faut débusquer chaque détail avec l’objectif d’avoir un quotidien qui, s’il n’est pas épanouissant, soit au moins non anxiogène. Ce qui au final reste assez fréquent, et cette pandémie a rajouté un cadre de contrainte qui a fait basculer l’équilibre pour beaucoup de monde. Les solutions de facilité n’existent pas, cependant il nous faut nous rendre compte que, dans ce labyrinthe inextricable, les parois sont amovibles… Difficilement certes, mais elles le sont. Nous sommes les acteurs de notre changement. Cette crise globalisée doit nous faire appréhender et accepter la mondialisation de notre monde et de son fonctionnement. La pandémie est l’illustration parfaite de la métaphore de « l’effet papillon ». L’interconnexion propre à nos systèmes de réponses se voit également dans l’origine de la crise. Il nous faut ne pas louper cette mise en abyme sous peine de la voir se répéter. Cette introspection que 2020 nous a imposée, nous devons l’avoir en tant que société. Les maladies émergentes, à 75 % des zoonoses, proviennent de l’augmentation de l’interface entre le monde animal et l’homme. Cela vient du changement d’utilisation des terres, l’urbanisation informelle, le mésusage des antibiotiques… qui augmentent les opportunités de passage d’agents pathogènes vers l’homme. Les maladies émergentes et le changement climatique sont les deux faces des conséquences de l’activité humaine. Notre mode de vie, nos choix sont en train de conditionner les prochaines décennies. À nous de voir si nous voulons revivre un 2020. Il nous faut prendre le risque de faire confiance à nos capacités de changement. Nous pouvons sortir de la pandémie, les gestes barrières et la vaccination sont nos meilleures armes. Le manque de confiance est notre principal obstacle.

Selon Dorian Astor Philosophe et écrivain

Une pandémie est la pire chose qui pouvait nous arriver aujourd’hui. Non parce qu’elle serait en soi la pire catastrophe, mais parce qu’elle a surgi comme facteur d’accélération de la catastrophe en cours. C’est une crise qui, en tant que telle, passera, mais qui exacerbe une situation qui, elle, ne passera pas. Cette situation est désormais une routine : il s’agit du libéralisme autoritaire, dans lequel l’État tend à protéger le capitalisme, donné comme destin sans alternative, par une gestion coercitive de l’ordre public. La politique d’urgence sanitaire protège, mais quoi ? Non pas tous ceux dont la pandémie révèle la précarité, mais le système durable des précarités structurelles. On ne protège pas tant les malades que ce qui reste d’un système hospitalier qu’on s’est pourtant obstiné à démanteler. On ne protège pas tant les personnes âgées que la gestion pourtant misérable de la fin de vie dans les Ehpad. Ce ne sont pas les écoliers, les étudiants, les indépendants, les commerçants, les artistes que l’on protège, mais les châteaux de cartes dans lesquels on les a depuis longtemps assiégés. Non seulement l’État ne pense pas la situation, mais il nous empêche de la penser. Les discours paternalistes, moralisateurs et scientistes, d’un côté, les pratiques d’isolement, de distanciation, d’enfermement, de l’autre, étouffent toute invention de solidarités qui nous permettraient de penser et de vivre ensemble la crise que nous traversons. Parce que, lorsque nous la pensons, nous nous inquiétons moins de la pandémie elle-même que de l’état dans lequel elle nous a surpris. Le triple désastre écologique (cette triple déliaison, environnementale, sociale et psychique, dont parlait Guattari) est le meilleur terrain d’expansion du virus. On a beau jeu de montrer du doigt les irresponsables qui le propagent par leur imprudence, leur égoïsme ou leur nihilisme – mais faire de nous des imprudents, des égoïstes et des nihilistes, c’était tout un vieux programme économique et politique. La question n’est pas tant de savoir comment notre société peut vivre avec la pandémie, mais comment nous aurions dû faire société de sorte que nous ayons assez de santé et d’imagination pour rencontrer un virus. Les espoirs d’immunisation collective naturelle, vite déçus, ont masqué une tout autre forme de faiblesse immunitaire : notre épuisement environnemental, social et psychique, qui nous expose tout particulièrement aux morbidités. Les crises de la vache folle ou de la grippe aviaire ont eu l’ampleur que l’on sait parce que la biopolitique bovine ou aviaire avait rendu les troupeaux animaux extrêmement vulnérables à la contagion. Il en est de même des troupeaux humains – c’est parce que la biopolitique contemporaine a toujours quelque chose de l’élevage intensif que nous n’arrivons pas à rencontrer le virus en tant que société. On nous caresse le poil avec notre capacité de résilience, alors que notre expérience de la pandémie aura eu tous les caractères d’une re-traumatisation. Je ne dis pas que l’État aurait pu agir mieux qu’il ne l’a fait, mais que face à l’immunodéficience sociale qu’il a contribué à créer depuis des décennies, il ne pouvait réagir autrement que par la restriction des libertés publiques, le déni des compétences locales, l’autoritarisme scientiste. Il nous faut le vaccin anti-Covid, évidemment. Prenons garde simplement à ne pas développer également une résistance à toute imagination sociale.


Un débat recueillit par Anna Musso – Source (Extrait)