Étiquettes

Pour certains, les films doivent réparer le monde et se clore forcément par un happy end.

 […] Entre les pros et les antis, le débat semble sans fin

Avec sa conclusion « défaitiste et mélancolique », La La Land (2016) a été un détonateur.  […] Dans Éloge des fins heureuses (éditions Monstrograph), l’autrice de littérature jeunesse, Coline Pierré, revient sur la comédie musicale de Damien Chazelle avec un agacement intact, épinglant un « hymne à la résignation » : « Le film fait un constat, l’impossibilité d’avoir tout, l’amour de sa vie et son rêve de carrière. […] Il faut être raisonnable.  »

Son petit essai, dont elle revendique la mauvaise foi en riant, dénonce dans un même élan « la police sociale délétère du réalisme » et « l’art pessimiste » en ce qu’il « collabore avec la violence du monde et participe ainsi à faire de nous de bons petits soldats ». […]

La fiction pourrait-elle (devrait-elle) réparer le réel ?

Cette perspective fait frémir nos deux interlocuteurs de choc, joints en Belgique un matin de soleil, les frères Dardenne (Rosetta, Le Fils, L’Enfant…).

Le réel, justement, c’est leur dada, ils en ont fait la matière première d’un cinéma humaniste, âpre sans être vendu au désespoir. « Réparation, résilience, l’époque est beaucoup dans ce vocabulaire, se méfie Jean-Pierre. Si par réparer on entend réconforter, anesthésier, alors non, le cinéma n’a pas cette fonction. Il est quand même là pour venir percuter la réalité. Il la révèle, la critique. Il peut faire mal. »  […]

Laisser aux personnages une issue de secours

« Un héros doit perdre beaucoup pour échapper à la destinée qui lui semblait promise », analyse de son côté le réalisateur Thomas Bidegain, scénariste chevronné, chez Jacques Audiard notamment, et docteur pour scripts en panne. Qui précise illico : « Attention, fin heureuse ne veut pas dire film heureux. Voyez Pickpocket, de Bresson (1959) : la résolution de l’histoire est malheureuse (Michel est en prison) mais la résolution du personnage ne l’est pas puisqu’il -arrive enfin à parler à Jeanne… » […]

Quand elle milite pour ne pas accabler le lecteur/spectateur, Coline Pierré ne défend pas l’idée qu’il faudrait l’étourdir de miracles et de mièvreries. L’écrivaine tient seulement à quitter ses personnages en leur laissant des armes et « une issue de secours ». Elle en fait même un enjeu politique, présenté avec culot : « Les fins malheureuses sont de droite ! » « Je suis tout à fait d’accord, s’amuse Thomas Bidegain.  […]

Ne pas se soumettre à l’idéologie du happy end

 […] Thomas Bidegain  […] considère que « la fiction doit représenter le réel » et, en l’expliquant, nous en protéger, « sans quoi chacun reste dans sa nuit ». En parlant de nuit, pourrait-il imaginer une version alternative de son film fétiche, La Nuit du chasseur, de Charles Laughton (1955), s’achevant sur l’assassinat des enfants traqués par le pasteur Powell ? « Ah non, quelle horreur ! C’est un monstre créé par la crise. S’il les tue, ça veut dire qu’on ne sort pas de la grande dépression… »

Et la crise de 2020, celle du Covid avec son lot de monstres, influera-t-elle sur son prochain scénario ? Indirectement, peut-être. « Quand j’étais petit, sur les murs, on écrivait “No Future”. On pouvait, parce qu’il y en avait un. Maintenant, on est obligé de montrer un futur, parce qu’il est incertain. »

Le cinéma ou la fabrique de l’espoir.


Marie Sauvion. Télérama. Titre original : « Au cinéma, les fins malheureuses sont de droite ! ». Source (Extrait)