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Soupçonné par la brigade financière italienne d’avoir manipulé les cours de titres financiers, accusé de promouvoir l’extrême droite sur sa chaîne de télévision CNews, l’homme d’affaires français Vincent Bolloré voit également son étoile pâlir dans le fleuron de son empire logistique africain : le Cameroun.

[Le port de Douala, infrastructure hautement stratégique du Cameroun, était gérée jusqu’au 31 decembre 2020] par Douala International Terminal, la société créée par le groupe français Bolloré et son associé danois A.P. Møller-Mærsk.

 […] les deux multinationales ont cherché à prolonger leur contrat et se sont heurtées au refus de l’autorité portuaire. Une longue bataille s’est engagée et, à la surprise générale, le Français, pourtant réputé tout-puissant, a dû s’incliner.

Devant les salariés qu’il est venu encourager en ce jour férié non chômé pour eux, M. Ngo’o évoque ce bras de fer : « Ceux à qui nous avons confié ce terminal pendant quinze ans ont estimé qu’ils ne devaient pas partir. Mais nous, nous estimons qu’un contrat a un début et une fin. Et la fin de ce contrat, c’était hier. »

Jamais le groupe Bolloré n’a connu un tel échec au Cameroun. L’histoire de cette défaite lève un coin du voile qui recouvre depuis des décennies les relations franco-camerounaises, faites de faux-semblants, de coups de pression et de jeux d’influence mêlant affaires, diplomatie et politique.

Tout commence en 1986, lorsque le groupe Bolloré s’implante au Cameroun en rachetant à la Compagnie financière de Suez  […]  Par la suite, il profite d’un programme de privatisations  […] pour trente-cinq ans, une concession ferroviaire (Camrail), il investit dans des plantations de palmiers à huile et remporte en 2004, avec A.P. Møller-Mærsk, la concession du terminal à conteneurs de Douala, par lequel entrent et sortent 95 % des marchandises du Cameroun, du Tchad et de la République centrafricaine. Il se voit aussi octroyer la gestion du terminal à bois de ce même port en 1994 et décroche en 2015 un terminal à conteneurs au nouveau port de Kribi (Kribi Conteneurs Terminal), en association avec la China Harbour Engineering Company (CHEC) et la Compagnie maritime d’affrètement – Compagnie générale maritime (CMA-CGM) française. Le groupe hexagonal devient ainsi incontournable, tout en étant l’un des plus gros employeurs privés du pays avec environ trois mille emplois directs : ses filiales réceptionnent, dédouanent, stockent les marchandises (bois, pétrole, gaz, produits de grande consommation, etc.) et les transportent par voie routière, aérienne et ferroviaire.

Les instructions secrètes de Paul Biya

Pour bâtir cet empire, le groupe Bolloré, dont le capital est contrôlé par la famille du même nom et dont les profits globaux sont assurés à 80 % par ses opérations africaines (1), a noué des liens étroits avec des personnalités haut placées à Yaoundé, comme il le fait à Paris.

 […]

Toutefois, de plus en plus de critiques émergent au fil des ans. La place centrale que le groupe occupe dans l’économie camerounaise inquiète. Il a les moyens de « paralyser le pays », s’alarme en 2009 Emmanuel Etoundi Oyono, qui fut directeur du PAD.

En 2010, l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs accuse Camrail de ne pas investir suffisamment, et en particulier de négliger l’entretien et le développement du transport de voyageurs jugé peu rentable.

Des organisations non gouvernementales, des syndicats et des médias rendent compte des difficiles conditions de vie et de travail des employés de la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm), dont la multinationale est actionnaire.

Des voix font état de soupçons d’irrégularités dans les procédures d’octroi de plusieurs marchés, dont ceux du chemin de fer et du terminal de Kribi : le groupe Bolloré remporte l’un alors qu’il n’est arrivé qu’en seconde position de l’appel d’offres et obtient l’autre de gré à gré après l’annulation d’un processus de sélection auquel il a participé sans être retenu.

 […]

C’est au milieu des années 2010 que la machine se grippe. Le 21 octobre 2016, un train de Camrail déraille ; 79 voyageurs sont tués et 551 blessés. Des expertises révèlent que la catastrophe a été causée par un système de freinage défaillant et par une surcharge.

Fin 2018, à l’issue du procès, Camrail, malgré ses dénégations, est jugée « pénalement responsable ». L’image de l’entreprise, dont la maison mère, Bolloré SA, est mise en examen en France pour soupçons de corruption au Togo en décembre 2018, est considérablement ternie.

 […] Si le groupe français peut toujours compter sur quelques ministres camerounais, plusieurs de ses soutiens de poids perdent leur influence. C’est le cas de Martin Belinga Eboutou, congédié en 2018 du poste de directeur du cabinet civil de la présidence, et de l’ancien secrétaire général de la présidence et ex-ministre de l’administration territoriale et de la décentralisation Marafa Hamidou Yaya. Ce dernier, qui avait les faveurs de M. Sarkozy et qui affichait des ambitions présidentielles, est condamné en 2012 à vingt-cinq ans de prison pour corruption (6).

Dans le même temps, des hauts fonctionnaires sans lien avec le groupe Bolloré sont nommés à des postes-clés. Certains d’entre eux considèrent que l’industriel français dessert l’économie camerounaise par ses pratiques et ses tarifs. C’est la somme de ces évolutions qui va entraîner son départ du terminal à conteneurs de Douala.

Quand M. Ngo’o, haut fonctionnaire discret, prend la direction du PAD, en 2016, sa mission est claire : il doit remettre de l’ordre dans la gestion du terminal, assurée par Douala International Terminal.

Selon des rapports officiels commandés notamment par le premier ministre Philémon Yang, cette société n’aurait jamais respecté son cahier des charges, ni sur le plan financier ni en matière d’investissements.

 […]

À son arrivée, en 2016, M. Ngo’o relance  […] la bataille. Des négociations sont engagées avec Douala International Terminal, mais elles échouent. Début 2019, M. Ngo’o met en demeure la filiale de régulariser la situation, sans quoi il résiliera son contrat et portera plainte. En vain.

La situation s’envenime lorsque le tandem Bolloré-Mærsk est éliminé de la sélection ouverte par le PAD pour la réattribution du marché du terminal, son contrat de quinze années étant sur le point d’expirer.

En septembre 2019, l’autorité portuaire désigne l’entreprise suisse Terminal Investment Limited (TIL) pour prendre sa suite le 1er janvier 2020. Mais le duo attaque cette décision devant la justice administrative camerounaise, dénonçant des irrégularités.

Dans un climat extrêmement tendu, le groupe Bolloré tente en parallèle un autre recours : M. Cyrille Bolloré, son nouveau PDG, écrit le 12 septembre 2019 à M. Biya pour solliciter son « haut arbitrage ». Il signe en lui adressant les « souvenirs très amicaux de Vincent Bolloré ».

Peu après, dans un douteux mélange des genres, M. Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères français et ami de longue date de M. Vincent Bolloré, se rend au Cameroun, le 23 octobre, pour intercéder auprès de M. Biya (7).

Ce dernier y semble sensible, puisqu’il envoie aussitôt un courrier à M. Ngo’o lui demandant de suspendre le recrutement du nouvel opérateur jusqu’à ce que le tribunal administratif de Douala se soit prononcé. L’autorité portuaire s’exécute. Mais, tout en paraissant contenter son interlocuteur français, la présidence lui fait un croc-en-jambe : alors que M. Le Drian se trouve encore au Cameroun, elle fait fuiter sur les réseaux sociaux la lettre de M. Biya à M. Ngo’o. Effet immédiat : la presse dénonce l’ingérence de la France.

Lorsque le tribunal administratif ordonne, le 26 décembre 2019, l’annulation de la procédure d’attribution à TIL, le groupe Bolloré pense sans doute pouvoir continuer l’exploitation jusqu’à l’émission d’un nouvel appel d’offres. Or le PAD a anticipé la décision : quelques semaines plus tôt, il a créé une nouvelle entité, la Régie du terminal à conteneurs.

C’est elle qui reprend l’infrastructure le 1er janvier 2020. Par un saisissant retournement de situation, le conflit aboutit ainsi à une renationalisation de fait. Au passage, il montre à quel point les pressions de Paris sur Yaoundé sont fortes et permanentes, et révèle que la défiance est réciproque, remettant en question l’idée répandue selon laquelle M. Biya serait entièrement inféodé à Paris.

Le groupe Bolloré, lui, minimise ce revers.  […]


Fanny Pigeaud. Le monde diplomatique. Titre original : « Au Cameroun, Bolloré en disgrâce ». Source (Extrait)


  1. Cf. Sabine Delanglade, « La machine Afrique de Bolloré », Les Échos, Paris, 28 février 2013.
  2. Cf. David Servenay, « Bolloré attaque France Inter et se retrouve sur la défensive », Rue89, 8 novembre 2016.
  3. Lire Thomas Deltombe, « Port, rail, plantations : le triste bilan de Bolloré au Cameroun » et « Les guerres africaines de Vincent Bolloré », Le Monde diplomatique, avril 2009.
  4. Cf. Renaud Dély et Didier Hassoux, Sarkozy et l’argent roi, Calmann-Lévy, Paris, 2008.
  5. Cf. « Au Cameroun, les arrangements de Bolloré avec les droits douaniers », Mediapart, 3 février 2020.
  6. Cf. Clarisse Juompan-Yakam, « Marafa Hamidou Yaya, sur la touche », Jeune Afrique, Paris, 27 décembre 2011.
  7. Cf. « Jean-Yves Le Drian s’invite dans la course au port de Douala », Africa Intelligence, 25 octobre 2019.
  8. Ce cadre, M. Philémon Mendo, a par ailleurs déposé plainte contre son ancien employeur, Kribi Conteneurs Terminal, lui reprochant de l’avoir licencié en décembre 2019 sans respecter les procédures légales, ce que le groupe Bolloré conteste. L’entreprise a de son côté porté plainte contre M. Mendo pour diffamation.