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Le Général Pierre de Villiers

L’ex-chef d’état-major des armées n’en finit pas de pontifier en dédicaçant ses ouvrages à son public, épris d’autorité », qui rêve de le voir un jour à l’Elysée.

(Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé- 23/12/2020)

« Mon général, ça suffit cette chienlit ! » Il n’est pas franchement mécontent, le général, il se rengorge un peu, il faut bien l’avouer, quand il entend ses nombreux lecteurs se lâcher face à lui. Ils ont fait la queue dans les librairies pour une dédicace, ils disent : « Mon général, on marche sur la tête », se plaignent de ne plus comprendre ce monde, assurent : « Vous, on vous respecte », demandent de l’ordre, de l’autorité (« autoritas », en latin, précise Pierre de Villiers, qui a comme tout le monde ses moments de cuistrerie…)

Il « adore » le contact avec les gens, il l’a encore dit il y a quelques semaines aux « Grandes Gueules » de RMC, l’émission où on parle « sans tabous », qui lui ont remis en 2017 un prix décerné par le public. Car il entretient, rappelle-t-il d’emblée, « un lien direct avec les Françaises et les Français ».

Pierre de Villiers a la grosse pêche depuis qu’il n’est plus chef d’état-major des armées. Ses livres font un carton, on se l’arrache dans tous les grands médias, on l’invite à dîner, on prise fort son franc-parler d’officier de cavalerie et la noblesse de son port de tête, décideurs et chefs d’entreprise en pincent pour les formules qu’il lance d’un air décidé, comme « gouverner, c’est simplifier la complexité ».

Ça mérite bien un petit séminaire, un truc comme ça. Ce fan de foot, supporteur de l’AS Saint-Etienne, qui organisa en 1999 au Kosovo un match entre Albanais et Serbes, les laisse bouche bée quand il affirme : « En short, c’est la vérité du terrain qui prime. » Et si c’était ça, le nouveau chemin du management ?

Après la méditation, la spiritualité et les séjours dans les orphelinats d’Asie du Sud-Est pour apprendre l’« empathie », les crampons et la boue pour les futurs décideurs, excellent.

Position démissionnaire

Très apprécié de ses hommes et de ses pairs, et quasi inconnu jusqu’en 2017, le voilà donc auteur à succès, coqueluche d’une intelligentsia déboussolée et, depuis 2018, consultant du Boston Consulting Group, puissant cabinet américain de conseil en stratégie d’entreprise. Il y est senior advisor et cause stratégie avec les patrons de l’industrie française, ou ce qu’il en reste. Le général ale goût du paradoxe : ardent patriote, partisan d’une maîtrise des frontières et, désormais, collaborateur joliment payé d’une entreprise étendard du libéralisme et de la mondialisation. Il compte s’acheter un appartement à Paris.

Le Président lui a offert le rôle de sa vie en l’humiliant avec une violence inédite, le 13 juillet 2017. « Villiers s’est totalement fait rouler dans la farine par Macron, qui lui avait promis, juste après son élection, une sanctuarisation du budget de la Défense, promesse qu’il n’a pas tenue, convaincu que son chef d’état-major se coucherait. Villiers a manifesté sa rogne devant quelques parlementaires à l’Assemblée, et Macron, furieux, l’a recadré devant tout le petit monde de la défense, militaires, députés, industriels, et en présence de son homologue américain, venu à Paris pour le défilé du 14-Juillet. On est tous restés sans voix », se souvient un officier présent ce jour-là.

A l’Elysée, des conseillers font passer le message au Président : la mise au point, beaucoup trop violente, a choqué. Le lendemain, jour du défilé, les deux hommes n’échangent pas un regard. « A la fin de la cérémonie, le Président tente une manoeuvre d’apaisement et pose sa main sur le bras du sanctionné : « On se voit bientôt, hein ? » La réponse est immédiate : « On se reverra pour que je vous remette ma démission  », raconte un confident de Villiers.

Ni stratégie ni vision

Pas de rancune, affirme le général, un rien faux cul.

  • Macron a-t-il l’étoffe d’un chef ? Il esquive.
  • Que pense-t-il de l’administration de l’État ? « On gère les affaires courantes. »
  • La crise du Covid ? « Nous n’avons eu ni stratégie ni vision. »

Pas rancunier mais bon tireur.

Villiers peut faire montre d’une certaine coquetterie : « Je suscite visiblement un certain nombre d’espérances. » Un sondage Ifop l’a crédité, le mois dernier, de 20 % des intentions de vote pour 2022, et son dernier livre, « L’équilibre est un courage », a des allures de programme.

« Villiers, qui est un authentique républicain et un officier de valeur qui a toujours pris ses distances avec son frère, Philippe, est un piètre politique. Son livre, c’est le grand vide, on dirait un manuel de bien-être ! » rigole un socialiste qui le connaît bien.

« Retrouvons le sens de l’harmonie ; quittons la cacophonie des communiqués et des lois pour reconquérir la symphonie des cœurs », écrit l’auteur dans sa conclusion.

« Il ne se lancera pas en politique, même s’il y est poussé par une partie de son entourage. Il est juste un peu grisé et content d’avoir un tel carnet de bal », prédit un proche.

Alors, mon général, une dernière valse ?


Anne-Sophie Mercier. Le Canard Enchainé. 23/12/2020