La transphobie.

Les personnes trans’ sont considérées par certaines et certains militants féministes comme des menaces, voire comme l’ennemi principal, comme l’a rappelé l’« affaire J. K. Rowling » cet été. Mais une telle représentation ne fait-elle pas le jeu du patriarcat en divisant les dominés ?

En plus d’être une romancière de talent, J. K. Rowling est assurément un prodige du marketing. Non contente d’avoir donné le goût de la lecture à des centaines de millions d’enfants – et d’adultes – dans le monde entier à travers les sept tomes des aventures d’Harry Potter, l’écrivaine britannique a également contrôlé de très près les déclinaisons en films et autres produits dérivés de son petit sorcier, s’assurant une colossale fortune.

Et pourtant, le 6 juin dernier, il lui a fallu moins de vingt mots pour mettre à bas l’image lisse et consensuelle d’écrivaine pour enfants prônant la tolérance et le respect des différences et déclencher une de ces polémiques dont les réseaux sociaux numériques ont le secret. Réagissant à la publication d’un article en ligne intitulé « Créer un monde post-covid-19 plus égalitaire pour les personnes qui ont leurs règles », J. K. Rowling a posté un tweet ironique tournant en dérision cette dernière expression : « Les personnes qui ont leurs règles ? Je suis sûre qu’il existait un mot pour les désigner. Quelqu’un peut m’aider ? Les feumbes ? Les fimmes ? Les feumdes ? »

Une plaisanterie anodine qui cache en réalité une attaque en règle envers les personnes trans’ et le langage inclusif qui s’efforce d’atténuer les violences à leur égard. Rappelons qu’une personne trans’ est quelqu’un qui s’identifie au sexe opposé de celui qui lui a été assigné à la naissance, qu’elle ait ou non recouru à un traitement médical pour accorder son corps à son identification. On parle ainsi de « femme trans’ » (male-to-female en anglais, MtF en abrégé) pour désigner une personne se considérant comme femme mais désignée comme homme à la naissance, et d’ « homme trans’ » (female-to-male ou FtM) dans la situation contraire, les deux s’opposant aux personnes « cis » qui s’identifient à leur sexe de naissance.

J. K.Rowling, qui avait déjà traité deux ans plus tôt une femme trans’ d’ « homme en robe », s’est ensuite longuement justifiée, suite aux nombreuses récriminations que son message a déclenchées pour expliquer sa position, disant en substance qu’elle avait « beaucoup d’empathie » pour les personnes trans’ mais qu’il n’était pas pour autant haineux d’affirmer la réalité du sexe biologique. Cet épisode a révélé plus largement une ligne de fracture au sein du mouvement féministe quant à la place à accorder aux personnes trans’.

« 85% des personnes trans’ interrogées déclaraient avoir été victimes d’attaques transphobes, souvent de manière récurrente, dans la rue, mais aussi au travail et dans un cercle privé. »

Dissocier sexe biologique et identité sociale

La créatrice d’Harry Potter est en fin de compte la représentante la plus illustre d’une mouvance qualifiée par ses détracteurs de « TERF » pour trans-exclusionary radical feminist en anglais (féministes radicales excluant les personnes trans’) et qui préfèrent se qualifier de « critiques de la notion du genre », entendue ici comme la possibilité de dissocier sexe biologique et identité sociale de sexe. Ces militantes et militants ont en commun de considérer que la défense des droits des personnes trans’ mettrait en danger ceux des femmes cis’.

Loin d’être une simple réaction à la visibilisation croissante des personnes trans’, cette position existe depuis plusieurs décennies dans les milieux féministes. L’un de leurs livres de chevet est ainsi L’Empire transsexuel publié en 1979 par l’universitaire féministe états-unienne Janice Raymond qui développe la thèse selon laquelle les femmes trans’ contribueraient au maintien des stéréotypes de genre et ainsi à la domination masculine. Elles participeraient en effet à la médicalisation de l’identité sexuée et seraient en quelque sorte des espionnes façonnées par un corps médical patriarcal afin de « coloniser » les cercles politiques et culturels féministes et ainsi les neutraliser de l’intérieur.

Janice Raymond n’hésite ainsi pas à écrire que « tous les transsexuels violent le corps des femmes en réduisant la vraie forme féminine à un artefact et en s’appropriant ce corps ». S’il a suscité de vifs débats à sa publication, ceux-ci sont néanmoins restés cantonnés aux milieux militants jusqu’à récemment.

La ligne de fracture entre féministes vis-à-vis de la transidentité a été révélée, avant l’ « affaire J. K. Rowling » par certaines déclarations transphobes de militantes des Femen et colleuses d’affiches antiféminicides. Si celles-ci ont raison de rappeler le rôle important des médecins dans la prise en compte de la transidentité dès la fin du XIXe siècle et le développement de traitements chirurgicaux et hormonaux à partir des années 1920, leur discours tend néanmoins à occulter les oppositions très fortes au sein du corps médical et surtout à présenter les personnes concernées comme de simples réceptacles passifs, en niant de ce fait leurs souffrances comme leur autonomie relative dans la mobilisation pour leurs droits.

En outre, l’affirmation selon laquelle l’espèce humaine se diviserait en deux catégories de sexe bien délimitées biologiquement se heurte de front au fait que presque 2% des bébés naissent en réalité intersexués, c’est-à-dire sans sexe clairement déterminable, et s’en voient assignés un par des traitements chirurgicaux et hormonaux souvent traumatisants pour ces enfants et leurs proches.

Des actes transphobes banalisés et délétères

Comme le rappelle le sociologue Emmanuel Beaubatie, comme tout groupe social, celui des personnes trans’ est traversé par une profonde hétérogénéité. Il en va notamment de leur rapport aux normes de genre : celui-ci, tout comme finalement celui des femmes cis’, oscille ainsi entre conformation, usages stratégiques (consistant à reprendre ces normes à votre compte quand elles peuvent jouer en votre faveur) et résistance.

Il est donc absurde de chercher à les réifier en leur prêtant des intentions ou des comportements univoques. Quant aux craintes plus particulières, selon lesquelles les femmes trans’ resteraient marquées par leur prime socialisation masculine et pourraient confisquer la parole des autres femmes, il convient, explique encore Emmanuel Beaubatie, de les envisager comme des « transfuges » du genre à la manière de celles et ceux qui franchissent les frontières de classes.

Ce faisant, elles contribuent à rendre celles du genre d’autant plus visibles et à mettre en évidence l’arbitraire des rôles sociaux assignés aux membres des deux sexes. En d’autres termes, à montrer que ceux-ci ne sont pas inscrits dans la nature, de même que la domination patriarcale. Enfin, parler comme certains de « privilèges » dont bénéficieraient les personnes trans’, notamment les hommes, apparaît particulièrement déplacé, pour dire le moins, lorsque l’on considère les difficultés sociales et psychologiques que doivent endurer ces personnes. Outre un éventuel traitement médical souvent lourd pour l’organisme, celles-ci font face à une hostilité particulièrement vive de la part du reste de la population.

Ces rappels à l’ordre sexué, regroupés sous le vocable de transphobie ou « cissexisme », ainsi que préfère la qualifier Emmanuel Beaubatie, prennent ainsi des formes variées, des plus « banales », comme des remarques désobligeantes concernant l’apparence physique, au meurtre, en passant par toute la palette des agressions verbales et physiques. Sans oublier leur versant institutionnel, avec le parcours du combattant (et de la combattante !) que représente le changement d’état civil, et les réticences de certains services administratifs ou entreprises privées à entériner celui-ci une fois obtenu. Sans oublier de fortes discriminations dans l’accès à l’emploi, au logement et autres services du quotidien.

Sans surprise il en résulte une détresse psychologique importante qui est elle aussi avant tout le produit de relations sociales et non inscrite dans la nature des choses. Lors d’une enquête menée en 2014 par le laboratoire d’idées République et diversité, 85% des personnes trans’ interrogées déclaraient avoir été victimes d’attaques transphobes, souvent de manière récurrente, dans la rue, mais aussi au travail et dans un cercle privé.

Dans la même enquête, plus de 15% des répondants avaient été victimes d’agressions physiques entraînant une incapacité temporaire de travail de plus de quatre jours, 20% relataient une tentative de suicide et 60% un épisode dépressif sérieux. Difficile de prétendre donc que ces personnes ne paieraient pas au prix fort le coût de la domination patriarcale.

Ne pas se tromper d’adversaires

Outre que d’un point de vue tactique, on peut sérieusement douter de la pertinence d’opposer ou même simplement de mettre en concurrence les luttes pour les droits des femmes et celles pour les droits des personnes trans’ et queer en général, d’un point de vue conceptuel, les militantes étiquetées comme « TERF » semblent bel et bien à leur corps défendant contribuer à reproduire l’ordre du genre qu’elles s’emploient par ailleurs à déconstruire en assignant les personnes trans’ au sexe qui leur a été attribué à la naissance.

Soit, paradoxalement, exactement ce qu’elles reprochent à ces dernières. Au-delà cependant de ces controverses, il importe de ne pas assimiler pour autant ces féministes radicales aux réactionnaires de tous bords hostiles aux droits des femmes comme de toutes les personnes LGBTQIA+.

Tel est bien « l’ennemi principal », l’alliance tenace entre capitalisme et patriarcat, et il s’agit de s’atteler avant tout à trouver les voies d’un « féminisme pluriel » replaçant les organes génitaux à la place – secondaire – qui est la leur, sans pour autant croire que le genre, comme système de représentation du monde en deux catégories hiérarchisées en fonction du sexe biologique et auxquelles sont assignés des rôles sociaux, aurait déjà été aboli.

Comme l’écrit encore Emmanuel Beaubatie dans un récent article intitulé « Des trans’chez les féministes », paru dans La Revue du crieur en juillet 2020, un tel discours proclamant l’abolition du genre ou l’existence d’autant de « genres » (au sens de rôles sexués) que de personnes, « toujours plus populaire, ce type de discours libéral est sans doute le plus mortifère de tous car il désarme brutalement la critique de la domination masculine ».

Le combat féministe est bel et bien une ligne de crête sur laquelle il importe de ne pas se tromper d’adversaires.


Igor Martinache – Revue « Cause commune n° 20 » Novembre/décembre 2020 (lecture libre)