Entre juge et parti pris !

Dupond-Moretti menacé par un conflit d’intérêts

Jean Castex se prépare à tirer d’un mauvais pas son ministre de la Justice, en prenant à sa place une décision fort délicate.

Avant le 31 décembre, Eric Dupond-Moretti (« EDM ») devait statuer sur le sort de deux prisonniers classés « Détenus Particulièrement Signalés » (DPS) pour avoir participé à l’assassinat du préfet Claude Erignac. Mais Dupond-Moretti, qui, en tant qu’avocat, avait plaidé dans ce dossier, se voyait menacé par un conflit d’intérêts.

Depuis que leur peine de sûreté (18 ans) a été purgée, Pierre Alessandri et Alain Ferrandi, condamnés à perpète, demandent à l’administration la levée de leur régime d’exception. Objectif ?

Quitter la centrale de Poissy (Yvelines) pour rejoindre le centre de détention de Borgo, en Corse (un établissement dans lequel, selon la légende insulaire, gardiens et détenus ne sont pas ceux qu’on croit…)

Maquis judiciaire

Le 2 mars 2020, comme « Le Canard » l’a découvert en consultant les « synthèses de l’admi­nistration pénitentiaire », la commission locale chargée d’examiner leur sort « s’est prononcée majoritairement en faveur de la radiation du répertoire DPS ».

D’ordinaire, il revient à la direction de l’administration pénitentiaire de valider ce choix. Ici, vu la personnalité des deux détenus et la revendication nationaliste permanente de « rapprochement des prisonniers politiques », « la décision n’est plus technique mais bien politique », précise-t-on au sommet de l’Etat. Il revenait donc au garde des Sceaux de trancher. Et sans cagoule, SVP ! Or Dupond-Moretti ne le peut pas.

Lors du procès des tueurs du préfet, en effet, EDM défendait un autre prévenu, acquitté en appel. Puis, lors du troisième procès d’Yvan Colonna, il est venu prêter main-forte à la défense du berger.

« Arrive ce qu’on craignait : Dupond-Moretti se retrouve en plein mélange des genres », grince un responsable de la majorité. L’affaire est si sensible qu’elle est remontée jusqu’au cabinet d’Emmanuel Macron.

L’Élysée a, logiquement, demandé à Dupond-Moretti de se déporter. Ce dernier fait savoir au « Canard » qu’il avait « identifié le conflit d’intérêts » et demandé à son administration de « ne prendre aucune décision par délégation de signature du garde des Sceaux ». Et de conclure : « C’est Matignon qui décidera, le moment venu. »

Castex au front !

Pourtant, c’est bien le garde des Sceaux qui, le 12 novembre, a reçu (à leur demande) Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, avocats eux aussi impliqués dans le dossier Erignac, et actuels responsables de la collectivité territoriale corse. Au cours de l’entrevue, il a longuement été question des cas de Ferrandi, Alessandri et des autres prisonniers politiques corses.

Et, cette fois, Castex n’avait pas été appelé en renfort. Il était au maquis ?


Article signé des initiales D. H. – Le Canard enchaîné. 16/12/2020