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La première femme (de couleur) vice-présidente des États-Unis allie, non sans habileté, progressisme et fermeté.

« Si ça ne compte pas pour vous, allez tous au diable ! » Joe Biden a explosé, le 8 décembre, lors d’une visioconférence avec des défenseurs afro-américains des droits civiques qui critiquaient le manque de « diversité » dans ses nominations (« The Intercept », 10/12). Le président élu avait pourtant nommé la veille le premier secrétaire noir à la Défense, le général Lloyd Austin.

Sur quatorze postes de rang ministériel, le « Washington Post » (13/12) dénombre déjà « neuf femmes et sept personnes de couleur ». Mais Biden est soumis aux pressions croisées des progressistes, des environnementalistes et des LGBTQ, à la gauche du Parti démocrate : il y a trop d’anciens de l’administration Obama, trop de sexagénaires et de septuagénaires, y compris noirs ou hispaniques, aux postes clés…

Assistant, muette, à la colère de Biden, la vice-présidente Kamala Harris est pourtant le plus fort symbole de cette « diversité ». Elle est la première femme élue à ce poste, mais aussi la première Afro-Américaine et la première d’origine indienne. La première également, au poste de vice-présidente, à avoir été désignée « personnalité de l’année », aux côtés de Joe Biden, par le magazine « Time » (11/12), avant même d’être formellement élue par les grands électeurs, le 14 décembre. Qu’il arrive ou non malheur à Biden, 78 ans, qui dit en outre ne pas vouloir se représenter en 2024, elle a toutes les chances de devenir la première présidente des Etats-Unis.

De bric et de proc

Nés dans des colonies britanniques, son père, jamaïcain, et sa mère, de la haute société indienne, se sont rencontrés, étudiants en thèse, à Berkeley. Et ont donné naissance en 1964 à Kamala, dont le prénom signifie « fleur de lotus » en sanskrit. La petite fille a été trimbalée en poussette dans les manifs pour les droits civiques, et elle explique dans son autobiographie : « Ma mère (…) savait que son pays d’adoption nous verrait, Maya (sa soeur) et moi, comme des petites filles noires, et elle était déterminée à faire de nous des femmes noires fières et sûres d’elles. »

De retour de Montréal, où elle a fréquenté une école primaire francophone et un lycée anglophone, Harris a choisi, en 1981, d’étudier à l’université Howard, surnommée « le Harvard noir ». Après s’être spécialisée dans le droit dans sa Californie natale, elle a opté pour la carrière de procureure, afin de faire changer le système de l’intérieur… C’est peut-être là que le bât blesse.

Procureure adjointe dans le comté d’Alameda, englobant son Oakland natal, élue en 2003 district attorney de San Francisco, puis attorney general de Californie, en 2011, Kamala Harris s’est bien gardée de réformer le système judiciaire, même si elle revendique la création d’un programme de réinsertion des jeunes délinquants. Opposante à la peine de mort, elle a courageusement refusé, en 2004, de faire condamner un jeune tueur de flic, mais elle a par la suite laissé croupir des condamnés, en refusant de rouvrir leur dossier à la faveur de tests ADN. Elle a instauré des peines de prison pour les parents d’enfants absentéistes et fait incarcérer près 2.000 personnes pour possession de marijuana, tout en riant quand on lui demandait si elle en avait fumé dans sa jeunesse.

Elle a défendu les libérations sous caution, pourtant défavorables aux pauvres et aux Noirs, jusqu’en 2016, avant de faire un virage à 180 degrés… Elle caressait alors l’idée de se faire élire gouverneure ; or une sénatrice a soudain lâché son poste, et elle s’est présentée en 2017. A elle, le destin national !

Excellente pour lever des fonds, proche des puissants, charismatique et souriante, Kamala Harris, politicienne pragmatique, voire louvoyante, a été repérée dès la primaire démocrate de 2008 et surnommée « l’Obama au féminin ». Barack, alors président, l’avait désignée, en 2013, comme, « et de loin, la plus jolie procureure générale du pays »… Il a ensuite conseillé à Biden de la choisir comme vice-présidente. Dans son combat contre les subprimes, Kamala Harris s’était liée, de son côté, avec Beau Biden, procureur général du Delaware et fils chéri du nouveau président mort d’un cancer en 2015…

Volte-face sur la Sécu

Cette battante est réputée n’avoir jamais perdu une élection. Après deux ans au Sénat seulement, elle s’est lancée dans la primaire démocrate, et elle était même favorite face au vieux briscard Joe Biden. Mais elle a dû jeter l’éponge avant même la première élection dans l’Iowa, en décembre 2019, notamment parce qu’elle s’est contredite du tout au tout sur l’assurance-maladie, soutenant l’abolition des assurances privées prônée par Bernie Sanders, avant de se rétracter et de dégainer un plan développant, au contraire, le secteur privé !

Heureusement, Kamala Harris a embauché comme dircab à la Maison-Blanche une flemme énergique, Tina Flournoy, qui devrait la maintenir sur des rails plus cohérents : elle est réputée avoir « remis de l’ordre dans la vie » de Bill Clinton, dont elle a été la dircab de 2014 à 2020 !


David Fontaine. Le Canard enchaîné. 16/12/2020