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L’escroquerie des « avions renifleurs »

Le 21 mai 1981, François Mitterrand arrive à l’Elysée pour s’y installer à la place de Valéry Giscard d’Estaing. Avant l’intronisation officielle, il s’enferme dans un bureau du premier étage avec le président battu.

Les deux hommes parlent force de frappe et code nucléaire. Puis l’ex-président dévoile « trois secrets d’Etat » à son successeur.

Parmi eux, un secret industriel stratégique : Elf-Erap, le pétrolier national, dispose d’une technologie permettant, depuis un avion bourré d’électronique, de détecter sous terre des champs pétrolifères et même, sous la mer, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.

Le 21 décembre 1983, « Le Canard » révèle que l’« invention », couverte par le secret-défense, cache une escroquerie et que cette histoire de Pieds-Nickelés est l’œuvre de deux pseudo-ingénieurs l’un faux aristocrate belge et l’autre réparateur de téléviseurs italien.

Un conseiller de la. Cour-dès-comptes a enquêté sur l’affaire puis rédigé un rapport en, deux exemplaires, dont l’un, en novembre 1982, a été détruit sur ordre de Raymond Barre.

La facture de ce qui va devenir l’« affaire des avions renifleurs », comme la baptise « Le Canard » s’élève à 750 millions de francs (environ 235 millions d’euros actuels).

Plus sidérant encore : c’est la fine fleur des élites française (Antoine Pinay en tête, mentor de VGE, et Pierre Guillaumat, parrain du corps des Mines, sans oublier une foule de maîtres espions) qui s’est fait piéger dans cette affaire invraisemblable, avec la bénédiction de Philippe de Weck, le patron de la très puissante Union des banques suisses (UBS).

Depuis le printemps 1979, un seul ministre (André Giraud, polytechnicien comme le Président)a flairé l’escroquerie, grâce à l’expertise d’un physicien du Commissariat à l’énergie atomique. Mais Barre et Giscard font tout pour réduire au silence la Cour des comptes, qui est tombée sur l’affaire lors d’un contrôle de routine.

Lorsque « Le Canard » dévoile l’histoire, le scandale est enorme : l’Assemblée s’en empare, une commission d’enquête est créée.

Au bout de quelques semaines, au nom de l’immunité présidentielle, François Mitterrand intervient pour que son prédécesseur ne soit pas entendu par les parlementaires.

Les centaines de millions ne seront jamais retrouvés, et le pédégé d’Elf, Albin Chalandon, gardera sur le sujet un courageux silence. Raymond Barre ne s’en expliquera jamais.

Giscard, devenu « L’Ex », ne consacrera pas une ligne de ses Mémoires à l’affaire.


Article non signé. Le Canard enchaîné. 09/12/2020