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Élève en terminale au lycée Fénelon, à Lille, Fouad s’est donné la mort le 15 décembre 2020.

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Fouad, 17 ans, élève en terminale au lycée Fénelon de Lille (Nord) et transgenre, a mis fin à ses jours mardi 15 décembre 2020. Et depuis, sur les réseaux sociaux (notamment sous le mot-dièse #JusticePourFouad), le lycée est accusé d’être la cause de son geste, en raison de ce qui s’est produit moins de deux semaines auparavant.

Que s’est-il donc passé ce 2 décembre ?

Ce jour-là, Fouad – née garçon, elle l’est encore pour l’état civil mais a commencé sa transition pour devenir la femme qu’elle se sent être (se présente pour la première fois devant l’établissement vêtue d’une jupe en jean).

  • A-t-elle été stoppée là et envoyée directement dans le bureau des CPE (conseillers principaux d’établissement) ?
  • Est-elle allée en cours, où l’on est venu la chercher peu après ?

Les versions divergent selon qui raconte, les tenants de la seconde version insistant sur l’humiliation qu’a pu constituer pour Fouad le fait d’être ainsi stigmatisée devant ses camarades.

Avec la CPE, le ton monte. On le sait parce que Fouad a enregistré une vidéo de cette discussion, vraisemblablement en posant son smartphone sur ses genoux. Or, un extrait de cette vidéo s’est retrouvé sur les réseaux sociaux dès jeudi 17 décembre 2020.

On y voit Fouad en pleurs et on entend la CPE s’adresser à elle : « Je comprends ton envie de liberté, je comprends ton envie d’être toi-même, ça je le comprends très bien. Et tout ça, justement, c’est fait pour t’accompagner au mieux, c’est ça que tu ne comprends pas ! »

Le problème, c’est qu’elle le dit en criant et que, sur les réseaux sociaux, c’est ce ton et les pleurs de Fouad qui ont fait réagir, plus que le fond de ses propos. Et depuis jeudi, les appels aux sanctions, à la démission voire pire, se sont multipliés à l’encontre de cette CPE et de la direction du lycée, accusées de transphobie, d’avoir exclu Fouad en raison de sa tenue, et d’être ainsi la cause principale, sinon unique, de son suicide 13 jours plus tard.

La réalité est beaucoup plus nuancée.

Fouad a bien quitté le lycée le 2 décembre 2020 sans être allée en cours.

Sur injonction ou de sa propre décision ?

« Le proviseur nous a expliqué qu’ils l’avaient renvoyée chez elle par précaution, pour la protéger », raconte Zoé. Car, dès le lendemain matin, nous explique Ben (le prénom a été changé à la demande du témoin.), un professeur qui connaissait bien Fouad, celle-ci « a été reçue par le proviseur, avec son éducatrice ».

La présence de cette dernière ne doit pas surprendre : la vie de Fouad n’a jamais été un long fleuve tranquille. « Elle avait un parcours avec l’Aide sociale à l’enfance depuis tout petit » reprend l’enseignant. « Cette altercation avec la CPE, ce n’est pas du tout ce qu’elle a pu vivre de plus dur ces quinze dernières années », murmure-t-il, précisant que, par respect pour Fouad, il n’en dira pas plus. Au lycée, elle avait tendance à collectionner les absences mais, précise Ben que l’on sent touché par ce qui s’est passé, « même si elle n’était pas non plus une excellente élève, elle était captivée et captivante. C’était de ces élèves dont on voit dans son regard qu’il se passe quelque chose. »

Aussitôt après cette rencontre, le proviseur diffuse à l’ensemble des personnels de l’établissement un message dont nous avons pu prendre connaissance. Rappelant qu’une situation comme celle de Fouad est « complexe », il précise que la tenue adoptée par la lycéenne n’est pas une simple provocation mais une démarche réfléchie, et qu’elle est donc autorisée à fréquenter le lycée en jupe. Avec effet immédiat. Le même jour, « elle a reçu le soutien des élèves, ajoute Zoé. Certains d’entre nous, y compris des garçons, sont venus en jupe. D’autres ont collé des affichettes contre la transphobie. » Jusque sur la porte du bureau du proviseur adjoint, ce qui explique peut-être que la direction du lycée les ait fait retirer très vite…

Ben l’affirme : « Je n’ai jamais perçu de violence à son encontre dans le lycée, ni de la part des élèves ni de la part de l’institution. Elle était acceptée. » Acceptée, sauf sur un point : le refus administratif de prendre en compte son genre. Parce que, pour l’état civil, Fouad était un garçon. Et qu’un lycée, pour l’identité de ses élèves, doit s’en tenir à l’état civil. Or, pour les personnes transgenres, la question est éminemment sensible. Un pronom inapproprié, un il au lieu d’un elle ou l’inverse, est une violente piqûre de rappel.

Les « mégenrer », c’est les rappeler sans cesse à leur ancienne identité. Celle dont elles ont décidé de se débarrasser à tout prix, dans une démarche longue, difficile – une souffrance, pour se débarrasser d’une autre souffrance, insupportable celle-là.

Fouad en était là. Elle avait entrepris de se transformer physiquement. Le processus, en France, est très encadré, médicalement et psychologiquement.

Mais Ben y insiste : « Prendre ce genre de traitement, ça chamboule, et pas seulement le corps… Or on vit des temps difficiles pour les personnes fragiles. Ce n’était pas une militante mais, un jeune en transition, sa vie est un combat. Quelque part, ça suscite l’admiration. » Zoé, elle, veut mettre les choses au point : « Je ne suis pas trop d’accord avec les attaques contre la CPE sur Twitter. On n’a pas à chercher un fautif, un coupable. Même son éducatrice dit que personne dans le lycée ne doit se sentir coupable. Peut-être que ce qui s’est passé a pu contribuer, concède-t-elle, mais ce n’est pas la raison principale. Il y avait vraiment une accumulation de problèmes… On ne pourra jamais savoir ; d’ailleurs, on n’a pas à savoir. Et puis, est-ce que Fouad aurait voulu tout ça ? Je ne pense pas. »

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Olivier Chartrain – titre original : « à Lille, le lycée Fénelon pleure Fouad, 17 ans, rayonnante et transgenres ». Source (Extrait)


Selon Médiapart ….

Devant son lycée, où les drapeaux sont en berne, Annabelle relit les derniers messages échangés avec Fouad. De son index rougi par les basses températures du Nord, Annabelle remonte les dizaines de notes vocales, de photos, de mots de soutien que contient leur discussion sur la messagerie privée d’Instagram. « Ça fait bizarre de relire tout ça », chuchote-t-il.

Depuis son arrivée à la mi-septembre au lycée Fénelon de Lille, Fouad semblait avoir trouvé un semblable en Annabelle.

Fouad se genrait au féminin, aimait porter des barrettes bariolées, des boucles d’oreilles, du maquillage et puis, un jour, elle osa la jupe au lycée. L’adolescente était au début de son parcours de transition, et préférait qu’on l’appelle par son prénom de naissance jusqu’à ce qu’elle en adopte un nouveau. Elle hésitait entre Luna et Avril.

Annabelle, lui, ne se sépare que rarement de ses costumes achetés seconde main à Emmaüs, ni de son sac aux couleurs du drapeau LGBT. Annabelle préfère qu’on se réfère à lui comme à un homme, au lycée et en dehors, et aimerait voir valser les normes de genre. 

Difficile pour le lycéen de retenir son émotion en lisant les derniers messages adressés à son amie. Mercredi 16 décembre, à 17 heures, Annabelle envoie un premier message resté sans réponse : « Salut !! Tu vas mieux ? »

Puis un second, quelques heures plus tard : « Fouad, je suis tellement désolé de tout ce qu’ils t’ont fait. Je me suis battu à tes côtés et je continuerai de me battre pour toi. Tu étais quelqu’un de formidable. Je suis ravi d’avoir eu la chance de te connaître. »

Après quelques secondes de flottement, il range vite son téléphone dans sa longue veste d’hiver et une amie le prend dans ses bras. « Ça va aller, ça ira. On ne la laissera pas tomber. Il faut que ce soit la dernière fois que ça arrive », se répètent-ils avec une sagesse qui étonne pour leur âge. 


Khedidja Zerouali et Faïza Zerouala- Médiapart – titre original : « A Lille, le suicide de Fouad, lycéenne transgenre, secoue l’institution scolaire ». Source (Extrait)