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Dans sa gestuelle ou son phrasé, son accent rocailleux emprunté au terroir, il fait penser a « De Funès » pourtant, il n’est qu’une pâle copie du talentueux comédien.

Mais derrière la façade qui est-il vraiment, et pourquoi lui ?

JEAN CASTEX

Macron s’est trouvé un Premier ministre ami des « territoires » pour marcher sur ceux de la droite, tout en ne lui faisant pas d’ombre et en prenant les coups à sa place.

Un haut fonctionnaire « complet et polyvalent qui aura à coeur de réformer l’Etat et de conduire un dialogue apaisé avec les territoires. » Le 3 juillet 2020, le communiqué de l’Elysée qui fait officiellement de Jean Castex le deuxième Premier ministre d’Emmanuel Macron dessine le portrait en noir et gris du successeur d’Edouard Philippe. Pas palpitant.

Les jours précédents, radios et chaînes d’info fantasmaient sur la nomination d’« une femme », la première depuis Edith Cresson, en 1991.

Laurence Tubiana, maître d’oeuvre de l’accord de Paris sur le climat, pour couper l’herbe sous le pied desécolos, vainqueurs des municipales ; ou la docile ministre des Armées, l’ex-PS Florence Parly, pour caporaliser le gouvernement en douceur ?

Les pronostics, côté hommes, donnaient le tiède Jean-Yves Le Drian et le chaud bouillant Bruno Le Maire. C’est finalement « Monsieur Déconfinement », fleurant bon l’encaustique des réservede la République, qui sort du chapeau présidentiel ! « Il coche toutes les cases », note aussitôt Franck Louvrier, l’ancien communicant de Nicolas Sarkozy.

« CROQUE-MÉMÉS ».

Délégué interministériel chargé des JO de Paris 2024, nommé en avril à la tête d’un aréopage pour déconfiner une France mise sous cloche pendant deux mois, « l’Inconnu de Matignon » a été secrétaire général adjoint de l’Elysée sous Sarko, en 2011-2012, après avoir dirigé le cabinet de Xavier Bertrand au ministère de la Santé puis au ministère du Travail.

En 2016-2017, il a soutenu très tôt François Fillon, et sans états d’âme. « Si certains pensaient que j’étais trop de droite, ils vont adorer Jean Castex », s’amuse, en privé, Edouard Philippe, qui insiste ostensiblement, lors de la passation des pouvoirs, sur la « main ferme » de son successeur…

Le présumé novice s’empresse quand même de résilier son adhésion à LR le matin même de sa désignation, prenant soin d’annuler le prélèvement de sa cotisation. De quoi donner le change pour finaliser l’OPA sur l’électorat des Républicains entreprise par le patron.

La manip de l’Elysée consiste à faire passer ce technocrate, énarque, conseiller maître à la Cour des comptes et vieux routier des ministères pour un homme neuf (il n’a jamais été parlementaire ni ministre, ça plaira aux gilets jaunes), « évocateur du monde rural », « proche des gens » et qui sent bon « les territoires », le nouveau mot doudou pour câliner les édiles en colère.

Castex est maire de Prades (Pyrénées-Orientales), 6.000 habitants, réélu avec 75 % des voix aux dernières municipales ! Au-delà de son gros bourg catalan, ce n’est pas une bête de concours électoral (il a été battu aux législatives de 2012, et battu encore dans la course à la présidence du conseil départemental, en 2015), mais, à domicile, il a de l’abattage.

On l’appelle volontiers « Croque-Mémés », en référence à son savoir-faire avec les vieux. « C’est la France éternelle », s’extasie le macronlâtre Bruno Bonnell, député du Rhône.

Les téléspectateurs du 20 heures de TF1, où il va assurer le service après-vente dès le soir de son avènement, ont l’impression d’être replongés dans les actualités Pathé des années 50.

L’accent gascon de ce natif de Vic-Fezensac contraste avec l’époque urbanisée, tout comme son phrasé paysan, volontiers surjoué, son ar-ti-cu-la-tion appliquée et ses vestes mal coupée: qui lui donnent un style endimanché.

Le personnage déguisé en régional de l’étape, s’efforce de jouer son rôle de fils d’une institutrice du Gers (en oubliant qu’il est aussi petit-fils de sénateur) : « Je suis un homme politique enraciné. » De quoi inspirer les éditorialistes parisiens, enchantés par ce petit côté « rocailleux, genre troisième mi-temps de rugby, [qui] affirme bien le style terroir », comme l’écrit Bruno Jeudy, rédacteur en chef de « Paris Match ».

En tout cas, c’est avec une poigne rustique que l’homme « des territoires » boucle en deux jours un plantureux gouvernement de 43 membres (contre 34 dans celui de Philippe), dont il augmente de 83 % le nombre de collaborateurs (574, contre 313).

Adieu, la sobriété budgétaire promise en 2017 ! Il impose à Macron la promotion de son protégé, Gérald Darmanin, à l’Intérieur, où Jean-Michel Blanquer s’apprêtait à emménager, et place des vétérans de l’ex UMP un peu partout. Son mot préféré ? « Autorité ».

Le 11 juillet 2020, lors de son premier séminaire gouvernemental, il sermonne sa petite classe: « Il faut faire plus de politique et avoir une meilleure communication. » Les petites phrases et le manque de solidarité seront sanctionnés : « Je ne laisserai rien passer. »

Les anciens regrettent déjà la « très, très grande liberté » que leur laissait son prédécesseur, et son humour british. Le nouveau, disent-ils, « est chiant ». Et pas brillant à l’Assemblée.

« On a l’impression d’entendre un préfet de département », soupirent Matthieu Orphelin et les députés LR-EM qui portent à gauche. Même refrain chez les partenaires sociaux, déçus par ce « grand négociateur » annoncé qui remet sur la table la réforme des retraites en mode militaire et s’approprie un Ségur de la santé qualifié d’« historique » mais jugé décevant par les syndicats hospitaliers.

Devant les députés, où il annone un discours d’investiture oubliable, il fait moins bien que le nouveau maire du Havre (345 voix lui font confiance quand Philippe en avait eues 370) et conclut d’un entraînant « Et maintenant, au travail ! ».

Notre homme affiche une santé de fer pour labourer les campagnes, jusqu’à en oublier, souvent, de porter un masque : 16 déplacements en un mois, y compris un aller-retour en Guyane ! Mais, avec sa batterie de formules creuses, l’opération « à la rencontre des gens » s’avère inopérante.

Dès le 22 août 2020, il passe sous la barre des 50 % de satisfaits, alors que, au même moment (la vie est cruelle), Edouard Philippe devient la personnalité politique préférée des Français, devant Nicolas Hulot.

Castex compte bien se refaire avec les 100 milliards de son plan de relance, qu’il présente le 3 septembre, mais il ne fait pas rêver la jeunesse, à laquelle il est censé s’adresser. Ni personne, d’ailleurs.

Sa grande oeuvre refondatrice est de toute façon balayée par le retour du Covid.

Cas contact du patron du Tour de France, qu’il a croisé sur les routes de la Grande Boucle, fin août, le chef du gouvernement, testé négatif le 8 septembre 2020, doit s’isoler.

Tétanisé par l’arrivée d’une deuxième vague, il temporise avec des prescriptions mi-chèvre, mi-chou (« Evitons que papy et mamie aillent chercher les enfants à l’école ») dans des points presse où, face à un public somnolent, il joue le rôle de Monsieur Loyal passant la parole à ses ministres.

Le 15 septembre, il n’annonce rien.

Le 24, en direct sur France 2, ses flottements font désordre quand il avoue à une Léa Salamé sidérée qu’il n’a pas télé-chargé l’application StopCovid. Explication surréaliste : « Je ne prends plus le métro ! »

Le 12 octobre, sur France Info, il achève l’application gouvernementale de traçage, déjà moribonde (seulement 2;5 millions de téléchargements), en l’appelant « TéléCovid ». Triomphe immédiat sur les réseaux sociaux ! Au moins, il fait rire les internautes…

Mais pas les soignants et les malades quand, le 24 octobre 2020, en visite à Marseille, ce grand tautologue fait du Pierre Dac en déclarant : « Le meilleur moyen de soulager l’hôpital, c’est de ne pas tomber malade. »

Le 27, en pleine illusion d’« union nationale », sa consultation des chefs de parti à Matignon est qualifiée d’« hallucinante » par les participants : il n’a rien dit de peur d’indisposer le Président, qui doit s’exprimer le lendemain.

Même le placide François Baroin, président de l’Association des maires de France, l’assassine d’un « On ne peut pas dire que le Premier ministre ait été extraordinairement clair sur les intentions du gouvernement ».

Supplice suprême, l’ex « Monsieur Déconfinement » doit se transformer en « Monsieur Reconfinement » (son cauchemar), lors d’une conférence de presse, pour expliquer les détails du serrage de vis annoncé par le Président le 28 octobre.

C’est l’hallali. Sa responsabilité personnelle dans l’ « échec » du dé-confinement de l’été n’est plus seulement claironnée par Mélenchon, elle est aussi disséquée au sein de sa propre majorité.

A la mi-novembre, il finit par le reconnaître lui-même « On a déconné collectivement » (le « JDD », 22/11).

Nouvelle victime de l’enfer de Matignon et de ses sondages, qui le carbonisent, Castex est affaibli par le virus de l’impopularité sévissant jusqu’au coeur de sa propre équipe gouvernementale que les violences policières divisent. Mais il se console en se persuadant qu’il protège le Président, dont la cote remonte. « Il est en train de se libérer, se rassure l’un de ses conseillers. C’est son syndrome Reine des neiges. »

L’hiver s’annonce quand même très rude pour qui a interdit aux Français d’aller skier à Noël.


Article non signé lu dans « L’année Canard 2020 » – Pages 53 à 55


C’est dommage … ça gâte un peu ce met tant apprécié à la sauce gribiche !

Dessin de Kiro – L’Année Canard 2020