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Tel le chien assis devant le pavillon du phono de Pathé, le petit caporal Gérald l’élu de Tourcoing, est en attente des ordres … Va chercher ! ICI ! Rapporte ! Mort le ! …

Gérald Moussa Darmanin

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 09/12/2020

Dis, papa, ça tangue sec en ce moment ! En pleine tempête politique autour de l’article 24 de la loi sur la sécurité globale, Gérald Darmanin a reçu Nicolas Sarkozy à déjeuner, la semaine dernière. Et celui-ci a répondu. Darmanin s’est empressé de confier les précieuses phrases au « Point ». « Quand on est haut dans la montagne, c’est normal que le vent souffle ! » a lâché Sarko.

L’oracle a, bien sûr, parlé de lui, il a raconté sa guerre. On imagine Darmanin, attentif et les yeux brillants. Tu sais, fiston, moi, à Beauvau, j’avais Chirac et Villepin dans le dos, l’affaire Clearstream à gérer et ma femme qui se faisait la malle, alors ta petite bourrasque, hein…

Et Darmanin est remonté sur son cheval. Qu’est-ce que ça peut bien faire, la fureur de Macron, celle de Castex, qu’il compare charitablement à Cresson, et ces députés de la majorité qui pleurnichent dès que trois gauchistes cassent un arrêt de bus ? « Il en a trop fait, c’est évident, il n’a pas rétropédalé alors que Macron le lui avait demandé, et, devant la commission des Lois, à l’Assemblée, il en a pris plein la figure, même s’il ne s’en vante pas », raconte un député LR-EM.

Et alors ? Sarko dit qu’il n’y a pas péril en la demeure, et c’est bien là l’essentiel. Mettre ses pas dans ceux de son mentor, rien d’autre ne l’intéresse.

Darmanin agit comme lui, occupe les mêmes ministères, parle comme lui, communique en clivant comme lui, se meut comme lui. Pressé, tellement pressé, sur le pont dès 7 heures, mettant ses équipes sous pression, la vie privée, en voilà une bonne blague. Des résultats, les Français veulent des résultats. « Un mimétisme jamais observé auparavant », assure le politologue Roland Cayrol.

Populaire du temps

Faire du Sarkozy quinze ans après Sarkozy, est-ce bien raisonnable ? « La situation politique n’a rien à voir : Macron, même en fin de mandat, ce n’est pas un roi fainéant comme Chirac en 2005, inutile d’essayer de jouer cette carte-là. En plus, au niveau du discours ambiant, le sarkozysme, dans sa forme agitée, a totalement imprégné la société. Les mots de Darmanin n’ont plus rien de transgressif, on les entend toute la journée sur les chaînes d’info continue, cela ne peut pas être un événement », assure le communicant Jean-Luc Mano.

Ce que confirme un sénateur LR, peu sensible à la rhétorique « populaire » de Darmanin : « Dire d’un flic qui vient de commettre une faute grave qu’il a « déconné » ou parler de « chiottes », ça prétend s’adresser au peuple, mais ce n’est vraiment pas brillant. »

Le peuple, Darmanin pense le « sentir ». C’est la raison pour laquelle il conduit lui-même sa Citroën C4 : il « sent » mieux le terrain. Il « aime les gens », emploie le mot « garnousettes », qui veut dire « bobards », comme ses administrés de Tourcoing. Sarkozy s’adressait à « ceux qui se lèvent tôt », lui en pince pour « ceux qui boivent de la bière en mangeant avec les doigts ». Il est simple, il aime de Funès, Blier, Montand, se gondole devant « Le Grand Blond avec une chaussure noire », car, comme son mentor, il a l’« esprit potache ».

« Attention, Tourcoing n’est pas Neuilly : il s’adresse aux classes populaires, comme Sarkozy, c’est exact, mais il en est vraiment issu, ce qui est une différence de taille », précise le journaliste Ludovic Vigogne, biographe de Darmanin et auteur de « Tout restera en famille » (Pluriel).

Pour autant, le numéro a déjà servi en 2016, lors de la primaire de la droite. Darmanin était le directeur de campagne de l’ex-président. « Sarkozy a formidablement joué sa partie avant 2007 et a formidablement déçu à droite ensuite, c’est ce qu’il ressort de sa prestation à la primaire de 2016, qui avait un côté pathétique, un côté disque usé », rappelle Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos.

Le numéro du téléphone

Lourdingue, Darmanin l’a toujours été, comme ce soir de juin 2017 où il a envoyé des textos aux nouveaux députés LR-EM, y compris à tous ceux, nombreux, qu’il n’avait jamais croisés. « Félicitations. Maintenant, vous avez mon numéro. »

Mais gare au prêt-à-penser. « Le pays n’est pas aussi univoque que le pense Darmanin, il n’est pas partagé entre ordre et laxisme. Une partie majoritaire de l’opinion est effarée quand elle voit les violences exercées sur les forces de l’ordre, mais elle reste sensible au discours sur l’État de droit », assure Mano.

Darmanin pourrait s’interroger sur cette phrase de Victor Hugo que lui glisse charitablement un parlementaire de la majorité venu de la gauche : « Un lion qui copie un lion devient un singe. »


Anne-Sophie Mercier. Le Canard Enchainé – 09/12/2020