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Gérald Darmanin voulait faire du Sarkozy, et, cette fois, ça ne lui a pas réussi.

Surtout au moment où son modèle, adepte de la devise sécuritaire « un fait divers, une loi », est lui-même accusé d’être au coeur d’un fait divers et aux prises avec la loi. C’est d’ailleurs sur une proposition de loi sur la sécurité globale, et son article 24 en particulier, que Darmanin vient sérieusement de se planter, cabossant avec lui une bonne partie de la Macronie.

Le champion du virage régalien demandé par Macron a présumé de ses talents. Fort de sondages montrant une demande sécuritaire dans l’électorat et des encouragements de l’Elysée, il s’est cru tout permis. Et, en tournant trop à droite, il est sorti de la route et a causé de sérieux dommages en semant la zizanie entre le Premier ministre et la majorité.

Soupçonné de dérive autoritaire après ce virage raté, Macron lui-même a dû ouvertement s’en mêler et, « froidement » énervé, lui faire d’urgence enclencher la marche arrière pour éviter que s’enchaînent d’autres dégâts.

D’autant que la police, avec ses propres dérapages, n’a évidemment rien arrangé. C’est pour lui complaire que Darmanin a ajouté à la loi l’article incriminé, écrit à la matraque, interdisant de filmer la police en action, au risque de s’asseoir sur la liberté de la presse et le droit d’informer.

Or deux interventions, l’une et l’autre filmées, sont venues montrer les dangers de cet article 24 : une bastonnade de migrants et le tabassage raciste d’un producteur de rap dans l’entrée de son immeuble. Les policiers ont prouvé par leur insoutenable brutalité combien était nécessaire la possibilité de filmer ces bavures pour les dénoncer. Et les estimer « choquantes » ou les qualifier de «honte », comme l’ont successivement fait Darmanin et Macron, n’a pas suffi à ramener le calme.

Darmanin, après avoir ag­gravé la situation en voulant s’entêter, a vite dû reculer. Et son article 24, qui a réussi, de la presse à l’opinion, de l’Elysée à Matignon, en passant par l’Assemblée et le Sénat, à créer tout ce désordre et à faire descendre des dizaines de milliers de personnes dans la rue va être « récrit » pour éteindre l’incendie.

Ou plutôt ré-ré-récrit, car il l’a déjà été deux fois auparavant, avec le succès que l’on sait et alors qu’il est inutile, puisque la législation existante permet déjà de protéger gendarmes et policiers. Son avenir est donc mal engagé.

Mais, si les députés de la majorité ont des raisons objectives de s’énerver contre cet article 24 à l’heure de le récrire, rien ne leur interdit au passage de se demander pourquoi beaucoup d’entre eux avaient, la semaine dernière, omis de le lire avant de le voter.

Alors que Castaner, son prédécesseur remercié pour s’être mis à dos les syndicats policiers en s’énervant à propos de dérives similaires en son temps, n’est pas franchement mécontent de veiller à la «réécriture totale » de l’article, Darmanin a baissé d’un ton en « admet[tant] qu’il y a peut-être des problèmes structurels qui ne datent pas d’hier».

Les problèmes dans la police, et pas seulement ceux du racisme et de la brutalité, ne l’ont effectivement pas attendu pour exister. Et on ne saurait blâmer le premier flic de France de se poser des questions.

Elles ne manquent pas. Et, à l’heure où la police fait peur alors qu’elle est censée rassurer, nul ne lui en voudra, après avoir parlé de « ceux qui ont déconné », si, sur ce vaste sujet, pour procéder dans l’ordre comme le veut son métier, c’est sur son propre cas qu’il commence par s’interroger.


Edito – Erik Emptaz – Le Canard Enchainé – 02/12/2020