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Chasse à la presse un peu empressée

C’est entendu : la loi Sécurité globale (bien que voté par L’Assemblée Nationale et actuellement en instance de révision -complète ?- Suite à la bombe cas générale et aux dernières manifestations notamment de la place de la république à Paris, ce dernier week-end) n’a aucunement vocation à restreindre la liberté de la presse ! Ben voyons … nous allons voir ça …

Bizarrement, il ne fait pas bon couvrir une manif contre cette loi lorsqu’on est journaliste. L’interpellation de Tangi Kermarrec par les cow-boys à moto des Bray (brigades de répression des actions violentes), le 17 novembre [2020] à Paris, en a offert une illustration saisissante.

En fin de manif, vers 21 heures, alors qu’il filme les poulets avec son téléphone et discute avec l’un d’eux en exhibant sa carte de presse, le confrère de France 3 est soudain embarqué : « T’es journaliste, mais t’as pas de carnet et t’as pas de stylo ! » Fine observation…

Dessin d’Aurel – Le Canard Enchainé. 25/11/2020

Baladé trois heures dans un panier à salade, Kermarrec échoue au commissariat du XVIIe  arrondissement. En garde à vue, il est soumis à un interrogatoire auquel il oppose, son droit professionnel au silence… Il ose aussi refuser le relevé d’empreintes digitales et les photos destinées au fichier TAJ (traitement d’antécédents judiciaires).

La permanence du parquet de Paris, qui exige ces relevés, finit par faire renvoyer le confrère en cellule pour la nuit, dans l’espoir qu’il change d’avis. A 2 heures du matin, l’entêté fait appeler l’avocat Dominique Tricaud.

Déboulant au petit matin, celui-ci dénonce « une atteinte caractérisée à la liberté de la presse » et pense que son client va sortir rapido.

Las ! le parquet s’y oppose. Vers midi, l’avocat repart et Kermarrec est de nouveau mis sous pression : « Les policiers m’ont dit qu’ils avaient eu le parquet. Et que, si je refusais toujours les empreintes, ma garde à vue serait prolongée et [que] je risquais d’être déféré. Ils ont ajouté que je risquais 1 an de prison et 15.000 euros d’amende », raconte le confrère, qui finit par céder aux menaces. Libéré, il écope d’un rappel à la loi signé par le substitut du procureur, Alexandre Verney.

Motif : le journaliste a « continué volontairement à participer à un attroupement après les sommations de dispersion ». Application incongrue à un journaliste couvrant une manif d’un article (431-4) du Code pénal…

Seulement, voilà : il y a deux mois, le 16 septembre [2020], Darmanin a changé la donne en pondant son nouveau « schéma national du maintien de l’ordre » (SNMO). Le ministre y développe son rêve de faire accréditer les journalistes pour les manifs (un texte fustigeant cette lubie, dont « Le Canard » est signataire, vient d’être publié par les directions de journaux).

Darmanin y a aussi glissé cette farce : « Le délit constitué par le fait de se maintenir dans un attroupement après sommation ne comporte aucune exception, y compris au profit des journalistes. »

Mais, si le SNMO s’appliquait aux flics, il ne s’imposait nullement au parquet !  Etonnant, donc, que le substitut Alexandre Verney ait déployé un tel zèle.

Ironie du calendrier, ce magistrat va quitter le parquet le mois prochain pour rejoindre… le secrétariat général du gouvernement. Son arrêté de nomination a été signé par Jean Castex le 17 novembre, jour de l’arrestation de Kermarrec. Une recrue prometteuse…

Lundi 23 [Nov 2020] sur RTL, Rémy Heitz, le procureur de Paris, a opéré un rétropédalage comique : « Toute l’ambiguïté était de savoir si l’intéressé était là en tant que manifestant ou en tant que journaliste.

Depuis, le procureur a retiré le rappel à la loi de Kermarrec et « classé sans suite », dit-il au « Canard ». Après un courrier de l’avocat Dominique Tricaud, toute trace du journaliste dans le fichier des antécédents judiciaires a été retirée.


Christophe Nobili. Le Canard enchaîné. 25/11/2020