L’importance de la religion aux USA

Trump et Paula White … et Biden !

Les tonitruantes prières de Paula White, la richissime télévangéliste et conseillère spirituelle de Donald Trump, n’ont donc pas suffi: Dieu n’a pas accordé un second mandat au président milliardaire et psychopathe.

Lui-même n’a certainement pas assez prié pendant sa campagne : pas autant que Thomas Woodrow Wilson, son lointain prédécesseur.

Vingt-huitième président des États-Unis, Wilson est de loin mon préféré, parce qu’il est le plus allumé. Fils de pasteur de l’Église presbytérienne, gouverneur démocrate du New Jersey, Wilson s’était fait élire président en 1912.

Sur le conseil du Tout-Puissant, avec qui il avait une ligne directe, il avait rompu avec la politique isolationniste des États-Unis et avait engagé son pays dans la Première Guerre mondiale. Réélu en 1916, il avait continué à gouverner le pays en suivant les méthodes de la Christian Science – Wilson était tout simplement convaincu d’être le Messie.

À côté, Donald Trump et Joe Biden sont des petits joueurs:

  • Le premier tente gentiment d’influencer le dépouillement des votes par la prière,
  • Le second se recueille à l’église le lendemain de son élection.

On sait que la démocratie américaine a des fondements religieux, que tous les candidats à l’élection présidentielle demandent

L’aide de Dieu, et que les élus prêtent serment sur la Bible. Mais Thomas Woodrow Wilson est allé beaucoup plus loin : il était persuadé d’être un descendant direct de Jésus de Nazareth, ce qui lui donnait pas mal d’énergie.

Comment la pensée magique peut-elle à ce point organiser une grande nation démocratique?

Freud pensait que la science remplacerait un jour la religion. Lacan l’avait contredit sur ce point, en montrant que plus la science dévoile le réel, plus nous sommes angoissés – et plus nous allons chercher du sens. Et les religieux sont formés à ça, à donner du sens.

Lacan appelait cela l’effusion religieuse. Les solutions religieuses cohabitent donc allègrement avec les solutions scientifiques. Pour pouvoir envoyer quelqu’un sur la Lune, les Américains ont accepté les théories de Copernic et de Kepler, mais ils peuvent dans le même temps foncer dans le délire créationniste et se représenter une Terre plate flottant dans un éther pré-copernicien.

Peut-on encore compter sur les États-Unis, cette théocratie qui ne dit pas son nom, pour résoudre les problèmes posés par les théocraties avérées? J’étais en train de me poser cette question quand j’ai appris la mort du psychanalyste Moustapha Safouan, le 8 novembre dernier, à 99 ans.

Quel rapport avec la psychanalyse? me direz-vous.

Moustapha Safouan était né à Alexandrie, en Égypte. Il était devenu un des plus proches élèves de Lacan. En 1959, il avait traduit en arabe L’Interprétation des rêves, de Freud. Et puis en 2008, il avait publié un livre qu’on devrait mettre au programme du bac : Pourquoi le monde arabe n’est pas libre. Politique de l’écriture et terrorisme religieux (éd. Denoêl).

Safouan y analyse la structure du pouvoir absolu au Moyen-Orient, en montrant que les tensions seraient bien moins fortes si les peuples du monde arabe disposaient d’une traduction de leur Livre dans une langue vernaculaire.

Grand technicien de la pratique freudienne, Safouan avait écrit de précieux résumés de tous les séminaires de Lacan, et ne s’était pas refusé à prendre à bras-le-corps les questions politiques : il avait aussi traduit en arabe le Discours de la servitude volontaire, d’Étienne de La Boétie, d’abord publié en latin, puis en français en 1576.


Yann Didier. Charlie hebdo. 25/11/2020