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C’est entendu, la pandémie est une aubaine pour les gouvernements …

… pour renforcer leur pouvoir sur nous, il leur suffit de « nous procurer une sauvegarde », comme dit Boccace à propos de la peste, et le tour est joué : l’État nous sauve à condition que nous renoncions à nos droits, ceux, par exemple, de circuler, de nous rassembler ou de nous toucher.

Et privés de ces droits, apeurés à l’idée d’attraper le virus, amoindris dans l’exercice de notre liberté, comment vivons-nous réellement – je veux dire intérieurement?

A priori, ce deuxième confinement semble moins lourd à supporter que le premier. Mais alors que celui-ci avait suscité au printemps des expérimentations écologiques et des retrouvailles spirituelles avec la solitude, il n’est pas sûr que nous vivions mieux ce reconfinement automnal.

Est-ce parce que nous savons qu’il n’y aura pas de « monde d’après? »

Autrement dit, que rien ne changera? Ou parce que nous éprouvons que nous sommes prisonniers d’une fin qui n’a pas lieu? Vivre avec un masque et à distance d’autrui nous prive d’horizon ; se réunir par écrans interposés nous réduit à une fausse mise en présence : ce désert qui nous entoure affecte te fonctionnement de notre esprit.

Je ne cesse de faire ce sale rêve d’un encrier qui se renverse sur la carte du monde; l’encre noire s’écoule sur les continents et noie les surfaces. Le monde s’est-il entièrement noirci, comme un océan pollué ? Écoutez autour de vous monter la plainte : nous avons tous enregistré l’effacement de l’horizon, celui du projet, de l’espoir.

Dans un article intitulé « Le décrochage psychique de la seconde vague », paru très récemment sur le site des éditions Hermann, une psychanalyste, Laurence Joseph, a brillamment pointé ce qu’elle nomme la « percée du discours mélancolique » (1). Inquiète des propos que tiennent en séance ses patients, elle s’interroge : « La temporalité interne au mélancolique serait-elle devenue notre paysage à tous? »

Au printemps dernier, le confinement était vécu comme un événement, et tout événement structure, retient l’océan noir; cette fois-ci, il n’y a plus d’événement, les digues ont lâché.

Le monde intérieur de chacun est envahi par l’absence, et ne suscite plus que le vertige circulaire de la phobie, et son corollaire l’absence de désir.

La nervure mélancolique en chacun de nous précède toute expérience; si rien ne vient combler le désir, elle prend le dessus, et révèle le vide.

Quel est «le risque d’une société dominée par le discours mélancolique»? La question que pose Laurence Joseph est politique. C’est la nôtre.


Yannick Haenel. Charlie hebdo. 25/11/2020


  1. editions-hermann.fr/tribune/le-decrochage-psychique-de-la-seconde-vague