Et lycée de Versailles !

Vilain jeu de mots autour de « vice et versa »

La perspective d’un vaccin contre le Covid-19 fait à la fois rêver et fantasmer. Rêver, car tout le monde en a ras le bol d’être confiné et espère un vaccin qui permettra de reprendre une vie à peu près normale. Fantasmer, car aussitôt le mot « vaccin » prononcé, les militants anti-vaccins s’agitent en tous sens.

Ce qui, il y a un siècle, était considéré comme un progrès contre la rage, la polio, la fièvre jaune ou le typhus est aujourd’hui présenté comme un fléau. On ne va pas s’épuiser à contrer tes arguments des anti-vaccins, car toutes les réponses qu’on leur opposerait seraient détournées pour valider leurs théories selon lesquelles le « système » leur est hostile.

Cette tendance est non seulement inquiétante pour des raisons sanitaires, mais aussi pour des raisons démocratiques. Les démocraties modernes n’ont pu s’imposer qu’après avoir mis de côté l’irrationnel de la foi et l’arbitraire politique qui en découlait.

Une société dirigée par un monarque oint d’une huile sainte, qui fait de lui le représentant de Dieu sur terre, est un piètre espoir pour ceux qui espèrent améliorer le sort des hommes. Même s’il arrive parfois à la science de se tromper, elle seule peut nous débarrasser des légendes et des mythes qui entravent l’épanouissement de l’esprit.

Si Pasteur ou Fleming avaient vécu à l’époque des réseaux sociaux, ils se seraient fait descendre en flammes sur Facebook ou Twitter par des millions de types convaincus d’avoir un esprit critique aigu et incorruptible.

Car aujourd’hui, nous sommes tous devenus des savants. Nous avons le droit de contredire les scientifiques, de les ridiculiser, de les humilier. Le scientifique, le journaliste, l’historien, le médecin, le politique n’ont plus aucune compétence qui leur soit exclusive, puisque n’importe qui peut affirmer qu’ils se trompent ou qu’ils mentent.

C’est ce qu’a fait pendant quatre ans Donald Trump en déversant tous les jours sur son compte Twitter des dizaines de fake news auxquelles ses millions de followers croyaient. Un président peut parler comme un scientifique, un militant peut parler comme un journaliste, une star de la télé-réalité peut parler comme un Prix Nobel de chimie, un acteur peut parler comme un astrophysicien. Le village global a mis tout le monde au même niveau, donnant l’illusion que la démocratie et son rêve d’égalité étaient atteints, en conférant à tous la même légitimité pour discuter de tous les sujets.

Il y a un malentendu profond avec la démocratie : elle permet d’affirmer nos différences et, en même temps, nous proclame tous égaux. Différents et en même temps égaux.

Comment résoudre ce paradoxe?

L’égalité s’applique à nos droits et à nos devoirs, mais pas à nos capacités intellectuelles ou physiques. Et nos différences s’expriment à travers nos capacités intellectuelles ou physiques, mais ne doivent pas conditionner nos droits et nos devoirs.

Celui qui osera dire « non, vous n’êtes pas compétent pour parler de ça » sera accusé de remettre en cause le principe d’égalité, qui pourtant ne concerne pas les qualités intellectuelles des individus. Et qui aura la légitimité de dénier aux uns et aux autres le droit de discuter des sujets les plus complexes?

Quant à celui qui osera réfuter tes pourfendeurs de la science officielle, il sera aussitôt soupçonné de vouloir servir le « système ». Et tes théories les plus fantaisistes seront diffusées dans une ampleur telle que ce sera aux dépens de celles déjà validées par les protocoles scientifiques classiques.

[…]

Après le discrédit de la science, telle que nous la connaissons depuis deux siècles, s’opérera le discrédit de la démocratie. Le faux deviendra vrai. Le vrai deviendra faux. Les tyrans deviendront des libérateurs, et les libérateurs deviendront des tyrans. Plus rien de rationnel ne pourra barrer la route à l’arbitraire du fantasme. L’émotion de l’injustice vaudra réalité. Et L’injustice deviendra réalité.


Éditorial du 25/11/2020 – Riss – Charlie hebdo.