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Pour réserver plus de 1 milliard de doses de vaccin, l’Union européenne a payé un énorme ticket d’entrée.

« Nous investissons 2,15 milliards d’euros pour financer ces contrats », indique au « Canard » Stefan de Keersmaecker, l’un des porte-parole de la Commission euro­péenne… sans préciser la part déjà versée.

Cette somme, les Etats membres n’en reverront pas la couleur, même en l’absence de vaccins. Avec ce paquet d’oseille, les labos ont investi dans des chaînes de production et sont censés commencer à fabriquer des vaccins sans attendre la fin des essais cliniques.

Dans la seringue

Ces 2,15 milliards de droit de réservation sur le futur traitement ne seront pas déduits du prix de la commande, explique le porte-parole au Palmipède : c’est cadeau !

« On espère tout de même que cette aide à la production nous permettra d’obtenir un meilleur prix sur les vaccins, plaide notre haut fonctionnaire. Et ce n’est pas vraiment de l’argent perdu. Il est important, pour d’éventuelles prochaines pandémies, de relocaliser des productions de vaccins en Europe. »

Les États membres devront ensuite repasser à la caisse.

Pour trois des quatre contrats déjà conclus avec AstraZeneca, Pfizer, Janssen et GSK-Sanofi, ils devront payer toutes les doses réservées à partir du moment où l’Agence européenne des médicaments aura attribué une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM).

L’abus des labos ?

Et tant pis s’ils se retrouvent avec des tonnes de vaccins moins efficaces que les autres : « Le feu vert de l’Agence est le seul critère. A partir du moment où elle attribuera une AMM à un vaccin, les Etats devront payer les doses réservées », explique Stefan de Keersmaecker.

Le passage en caisse ne s’arrête pas là. Qui indemnisera les victimes en cas d’effets secondaires ?

La Commission européenne le martèle, en jouant sur les mots : en cas de « défaut » dans la pro­duction de son produit, le labo devra raquer.

Autrement dit, si un fabricant a mis de la poudre de perlimpinpin dans son vaccin, il devra payer les dégâts. Mais le risque est faible…

La secrétaire d’Etat Agnès Pannier-Runacher l’a reconnu, le 16 novembre sur France Info : « Il y a un cas d’exonération, c’est quand l’état des connaissances scientifiques et technologiques n’a pas permis de déceler la difficulté. »

En clair, si un labo établit qu’il ne pouvait pas prévoir l’effet secondaire avant la mise sur le marché, il n’aura pas à indemniser les éventuelles victimes : la facture reviendra aux Etats membres, comme ce fut le cas en France avec les vaccins contre la grippe H 1N1, qui avaient provoqué plusieurs dizaines de cas de narcolepsie.

Difficile d’en savoir plus : les contrats sont confidentiels. Motus sur les prix et, surtout, sur les marges des labos ! Même la composition du comité européen qui négocie les contrats est tenue secrète.

Seul un nom a filtré : le 21 septembre, l’ONG Corporate Europe Observatory a révélé que l’un des négociateurs n’était autre que Richard Bergstrôm, qui fut à la tête du lobby pharmaceutique à Bruxelles !

« Cette opacité est catastrophique, dénonce Charlotte Roffiaen, déléguée à Bruxelles de l’association de patients France Assos Santé. C’est complètement contre-productif en termes de confiance vaccinale. »

Le 12 novembre, l’eurodéputé Pascal Canfin a réclamé à la Commission européenne (beaucoup) plus de transparence sur ces contrats. Plutôt cocasse, quand on sait qu’il est élu En marche !

La France ayant signé les contrats conclus par la Commission, il ne tiendrait qu’à Castex ou à Macron de les communiquer… « On ne peut pas, on est tenus par la clause de confidentialité », plaide un conseiller de Pannier-Runacher.

C’est ballot…


Isabelle Barré. Le Canard Enchaîné. 18/11/2020