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L’histoire de la fenêtre dessine aussi celle des hommes.

Pour lutter contre le virus : « Prenez l’air, ouvrez les fenêtres ! » a dit Macron lors de son allocution du 14 octobre 2020.

Dans les entreprises, les écoles, les lieux recevant du public, cet ultime geste barrière doit s’appliquer « au moins dix minutes toutes les trois heures ».

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« Depuis la nuit des temps, les constructions des hommes, si belles soient-elles, répondent d’abord à des questions bassement vitales. Comment concevoir nos abris pour éviter les aléas de la météo, mais aussi les agressions, les nuisances et les maladies ?… »

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Depuis Pasteur, on en sait plus sur les microbes et leurs modes de transmission. Ainsi, le Covid-19, présent dans les aérosols (la buée) que nous exhalons si nous sommes contaminés, se fixerait sur les particules fines et les poussières en suspension dans l’air. Si on ouvre la fenêtre, tout est balayé.

 […] … ce geste barrière, « le moins cher et le plus efficace », selon Angela Merkel, a d’autres vertus, que connaissaient nos mères : chasser l’humidité, vraie plaie des maisons.

Condensation, taches, moisissures, champignons, mauvaises odeurs… « Après avoir pris ma douche, j’ouvre la fenêtre », rappelle ainsi Philippe Rahm, qui a la chance d’en avoir une dans sa salle de bains. Une rareté dans nos appartements modernes.

Depuis l’invention, au cours du XXe siècle, de la climatisation, de l’éclairage électrique et des antibiotiques, architectes et promoteurs, à la recherche de mètres carrés, s’affranchissent trop souvent de ce principe de bons sens : des fenêtres qui s’ouvrent dans toutes les pièces.

Un des fondamentaux de l’architecture

« Longtemps, nos ancêtres ont vécu dans le noir, pondère Philippe Rahm. Les maisons des paysans du Moyen Âge n’avaient qu’un trou pour la porte, et les demeures des plus riches ou les châteaux étaient au mieux percés de petites fenêtres, parfois occultées par des vessies de porc, du parchemin, voire de fines lames d’albâtre, mais plus souvent par un volet en bois… La vitre (d’abord sous forme de culs de bouteille sertis dans du plomb) ne se développe qu’après la Renaissance. »

L’histoire de la fenêtre reste à écrire, tant, ensuite, sa forme et ses accessoires (châssis, impostes, modénatures, volets, stores, rideaux, jardinières) parlent du climat, des habitudes, des gens, de leur histoire.

Une fenêtre italienne dont les persiennes ajourées laissent filtrer des rais de soleil à l’heure de la sieste n’a rien à voir avec un bow-window britannique, cet intérieur extériorisé qui projette le logis dans la rue. Bien loin des moucharabiehs d’Afrique du Nord, qui permettent de voir dehors sans être vu tout en laissant passer l’air…

« Et puis le mur rideau est arrivé ! » remarque Bernard Desmoulin, enseignant à l’école d’architecture Paris-Val de Seine. Il évoque là cette technique, employée pour l’immobilier de bureau depuis une cinquantaine d’années, qui permet de désolidariser la structure de l’immeuble (les étages et fonctionnalités) de la façade.

Celle-ci, en verre plus ou moins transparent, en miroir, résille ou claustra, accepte alors n’importe quelles couleur, forme ou texture. Et comme le bâtiment, conçu comme une machine à l’atmosphère contrôlée, est climatisé, ventilé, éclairé pour garantir 20 degrés toute l’année, adieu fenêtres et autres ouvrants ! Et tant pis pour l’usager reclus dans son bocal.

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Selon Philippe Samyn, architecte belge, optimiste indéfectible et technophile assumé.

  • Article 1 de son manifeste constructif : « Bannir le silicone, ce mastic qui permet de coller n’importe quoi et de faire des façades aussi lisses que des limandes. »
  • Ensuite, il s’en prend à l’inflation de normes, qui s’empilent et se contredisent jusqu’à l’absurde : « En matière d’économies d’énergie, elles imposent des maisons tellement étanches qu’il faut les ventiler avec des machines énergivores et sanitairement contestables. »
  • Pareil pour les fenêtres : plutôt que d’envoyer à la benne les élégantes croisées anciennes pour les remplacer par d’épais et vulgaires châssis, en PVC de surcroît, il préconise l’emploi du « verre sous vide », une technologie inventée en 1998 mais boudée par les industriels, qui permet de réaliser des vitres isolantes aussi efficaces que du triple vitrage pour une épaisseur et un poids bien moindre. À remettre dans les anciennes fenêtres, ou de nouvelles, plus légères encore, pour laisser entrer le soleil et « ouvrir largement sur le monde un œil humaniste et bienveillant ».

Il rejoint là son compatriote Jacques Brel, qui chantait et chante encore dans nos mémoires : « Je préfère penser qu’une fenêtre fermée ça ne sert qu’à aider les amants à s’aimer. »


Luc Le Chatelier. Télérama. Titre original : « De l’air ! De Vitruve au Covid, petite histoire de la fenêtre ». Source (Extrait)