… il sème un peu, beaucoup …

B. Le Maire – Kiro – 18/11/2020

Le ministre de l’économie, des Finances et de la Relance, qui se verrait bien Premier ministre pour commencer, distribue les milliards comme s’ils sortaient de son chapeau.

Il sait qu’il est allé trop loin, qu’il doit maintenant se faire bien voir du Président », a confié samedi au « Monde » un proche de Macron. Le voilà désormais tout calme, Bruno Le Maire, tout sage, honteux d’être ainsi tancé, le ferai plus. Il veut exister, passionnément, frénétiquement, alors il n’a pas pu s’empêcher de jouer sa propre petite musique, si fréquemment que certains l’accusent, au gouvernement, d’avoir « franchi la ligne jaune ».

« Cela fait des semaines qu’il explique à ses interlocuteurs qu’il y aurait une sorte de plan B au reconfinement, qu’il conteste en sous-main les décisions prises par Castex et Véran, se posant en défenseur des petits commerçants, légitimant ainsi les mouvements plus ou moins poujadistes qui accusent l’Etat d’être liberticide. Franchement, là, ça va trop loin », confie un membre d’un cabinet ministériel. Il a trop tiré la couverture à lui, jouant le Père Noël du « quoi qu’il en coûte », distribuant à tout-va.

Laissez venir à moi les petits commerçants. Pour ça, il est fortiche, Le Maire, qui n’hésite pas à griller la politesse à Castex en éventant dans les médias les mesures qu’il s’apprête à annoncer, se battant ouvertement pour une réouverture anticipée des commerces.

Est-il allé trop loin ? Interrogée, son équipe rappelle au plus vite : « C’est de la jalousie, ça passera, c’est un peu facile de critiquer ceux qui font leur boulot. » Ça va, les chevilles ?

Recadré, jusqu’à quand ?

Bercy d’avance

« Le Maire, c’est moi, moi, moi. C’est fréquent chez les politiques, mais, chez lui, c’est carrément voyant. Donc, dès qu’il arrive quelque part, il se demande nuit et jour pourquoi il n’occupe pas le poste du dessus, et il ne s’en cache pas, alors, forcément, il énerve », rigole un haut fonctionnaire de Bercy. Matignon, il en rêve tellement que ses relations avec le titulaire du poste ne peuvent qu’être mauvaises : tendues avec Philippe, conflictuelles avec Castex. Celui-là, il n’en fera qu’une bouchée, si provincial, si piètre orateur, si besogneux, si peu « littéraire ».

Le ministre, lui, est « littéraire » : homme politique, certes, mais aussi homme des nuits écourtées par la passion du livre. « Même au plus fort de la crise, il continue de lire, quitte à prendre sur ses heures de sommeil », car, explique son entourage, « cela l’aide à la prise de décision ». Le ministre a sa propre formulation, forcément élégante et « littéraire », qu’il confie à « Marianne » : « L’esprit a besoin de lignes de fuite. »

Les chiffres et les lettres

Sachez donc qu’il ne lit pas mais « dévore » des oeuvres, correspond régulièrement avec Houellebecq (il montre volontier leurs échanges de mails) , est publié dans la fameuse collection Blanche de Gallimard et a renoncé autrefois à la publication d’un recueil de nou­elles car, a-t-il expliqué, « c’était peut-être un peu trop littéraire ».

Fut-il le principal artisan, en 2003, du discours de Villepin devant les Nations unies fustigeant la guerre en Irak ?

Il aime à prendre des mines mystérieuses, joue les pudiques chaque fois que le sujet est abordé, lance un catégorique « je ne réponds pas à cette question » lourd de sous-entendus flatteurs.

Cet intellectuel en politique aurait des « capteurs économiques ». Il se targue même d’avoir anticipé le reconfinement… Il faut dire qu’il reçoit beaucoup, économistes, chefs d’entreprise (Michel-Edouard Leclerc n’a que de douces paroles à son égard), influenceurs en tout genre.

On ne l’entend guère quand Carrefour met 90.800 salariés en chômage partiel tout en distribuant 183 millions d’euros aux actionnaires.

Ce qui ne l’empêcherait pas d’être en connexion avec le pays réel. « Il est persuadé, après avoir sillonné les routes de France, avec le succès que l’on sait lors des primaires de la droite (2,4 %, en 2016), qu’il a une connaissance intime du pays, bien meilleure que celle de Macron », raconte un journaliste. Il se vante d’avoir senti monter la révolte des gilets jaunes, pas comme « Edouard ».

Au moment où Castex peine à convaincre, Le Maire tâche de s’imposer comme l’homme incontournable, véritable organisateur de la relance. « il a pourri la vie de Castex et de ses équipes pour gérer le plan de relance de 100 milliards, et il a obtenu le titre de ministre de la Relance. Même si Matignon a la main, il se balade partout en faisant croire qu’il distribue la manne, cela lui donne une capacité incroyable pour draguer les élus et se faire une clientèle », dénonce un parlementaire proche de Castex.

Face à l’avalanche de critiques, Le Maire a coutume de répondre en une phrase qui témoigne de sa qualité : « La responsabilité, c’est de savoir tenir la pression sur le long terme. »


Ça, c’est du solide. Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 18/11/2020