Étiquettes

,

Connaissez-vous cette histoire racontée par Balzac dans « Le chef-d’œuvre inconnu », d’un peintre cherchant à atteindre la perfection de son art en peignant un portrait de femme qu’il entend être le plus beau jamais réalisé…

Il se bat avec sa peinture, sa technique, son expression, pendant plusieurs années sans jamais parvenir au chef-d’œuvre escompté. Un jour il rencontra un nouveau modèle d’une beauté inégalée qui lui permettra pense-t-il, de réaliser enfin son projet.

La toile achevée, il invite ses amis peintres, à venir contempler « LE » tableau.

Ceux ci ne peuvent que constater que la peinture n’est qu’un chaos de couleur. Seul dans un coin de la toile un petit pied et un bout de jambe de représentation fort académiques sortaient de ce chaos de couleur.

Ce pied apparaissait dans cette toile comme une incongruité, pourtant autant lui que ses amis peintres, imaginèrent-ils clairement sous ce chaos de couleur l’image de cette femme idéale tant imaginée.

La nouvelle de Balzac met en scène une énigme inscrite au cœur même de l’acte de peindre, qu’analyse fort bien Georges Didi Huberman (dans « La peinture incarnée »)… « il ne s’agit pas d’enrober les corps dans la couleur. La couleur n’est pas une robe ; la couleur ne devrait jamais venir sur les corps, comme un recouvrement ; lorsqu’elle le fait, elle n’est qu’un linceul, ou bien qu’un fard ».

Il est facile de faire de cette allégorie–métaphore, un parallèle avec l’homo politicus, disparaissant au fil des ans et des siècles sous des couches d’abandon des délégations de pouvoir dont pour autant, il fut investi.

Pendant longtemps, le souverain élu pourtant démocratiquement, eut son profil sur les billets de banque et les pièces de monnaie. Son portrait ornait les bâtiments officiels sur toute l’étendue de son royaume. On appelait ça « incarnation ». Dans ce sens la souveraineté se donnait à voir dans ses rituels d’apparition, dans ses cérémonies, ses signes, et jusque dans son vestiaire. L’exercice de l’État était lié à la visibilité du pouvoir.

Cette visibilité souveraine s’est transformée jusqu’à faire devenir le représentant élu méconnaissable, soumis aux distorsions que lui ont fait subir plusieurs révolutions enchevêtrées : la globalisation qui a mis en crise la souveraineté des états, la révolution du capitalisme (révolution néolibérale, financiarisation) qui l’a privé de ses moyens d’agir et des outils de l’État-providence ; la révolution numérique, avec l’exploitation d’Internet et la multiplication des réseaux sociaux qui ont ouvert aux GAFAM la conquête des données et leurs traitements algorithmiques.

À l’inverse, le discrédit qui frappe les gouvernements se nourrit du pouvoir que l’on prête aux puissances occultes, des banques, agences de notation, en passant par les multinationales sans visage, les GAFAM anonymes qui nous surveillent et utilisent nos traces numériques à notre insu. Le complotistes prospère sur cette invisibilisation des pouvoirs. Boîte noire du big data. Pouvoir occulte des algorithmes et de leurs procédures de prédiction.

On n’est plus dans le spectacle, mais dans la magie noire. La physique newtonienne des pouvoirs et des contre-pouvoirs, de l’enjeu et de leur mise en scène, ne s’applique plus dans cet univers régi par des lois nouvelles qu’on compare souvent à celle de la physique quantique.

Les procédures de contrôle et de transparence, les normes juridiques de représentation, la signalétique du pouvoir légitime sont précipités dans le trou noir qui attire et absorbe la substance politique, ses figures, ses formes, ses rituels.

La mécanique de cette dévoration, c’est le pouvoir grotesque, détruisant la souveraineté de l’État qui dans le même temps, fuit de partout. D’un côté des pouvoirs sans visage (banque marchés financiers, organisation transnationale) et de l’autre des visages impuissants d’homme d’État désarmé, des rois nus.


Article réalisé d’après : « La tyrannie des bouffons », auteur : Christian Salmon. Édition « Le Lien qui Libèrent ». 220 pages, 16 €