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Ce n’est malheureusement pas nouveau la presse indépendante souffre de manque de répartition de la publicité accaparée à la fois par les médias audiovisuels et par les centrales d’achats groupés que régissent les quatre entreprises possédant une multitude de titres, (dont des « gratuits » distribués dans les centres « métropole », uniquement financés par la publicité), mais aussi d’une désaffection des lecteurs abonnés, d’une certaine mévente dans les kiosques ce dont les messageries sont en grande partie responsable (mauvaise répartition auprès des détaillants, refus de reprendre les invendus, refus d’achalandage, etc.) MC

La « joyeuse » débâcle de la presse française

Quelques chiffres suffisent pour juger de la santé de la presse en France : chaque année depuis 2005, les ventes en kiosques des quotidiens nationaux ont baissé de 10 % ; chaque année, les hebdomadaires et les magazines ont vu disparaître 5 % de leurs acheteurs ; chaque année depuis dix ans, 1.000 marchands de journaux ont fermé boutique.

La situation économique des titres les plus connus a de quoi faire frémir le plus optimiste des comptables. « Le Point », le magazine d’actualité qui se vend le mieux en kiosques, a dû procéder, au début de l’année, à une augmentation de capital de 13 millions. « L’Équipe » annonce une perte record, due à la pandémie et à la suspension des rencontres sportives. « Les Échos » et « Le Parisien », propriétés du groupe LVMH, seront dans le rouge en 2020 comme en 2019. « L’Express », bien que relancé, ne retrouve pas ses ventes d’hier, et encore moins celles d’avant-hier.

Les ventes au numéro de « L’Obs » sont désormais inférieures à 20.000 exemplaires. Les finances de « Libération » sont plus que fragiles.

L’« Huma quotidien » (Huma Dimanche, La Terre) a dû en passer par un redressement judiciaire.

Le groupe Figaro, propriété de la famille Dassault, voit, malgré un virage numérique plutôt réussi, ses résultats baisser. Mieux vaut s’arrêter là pour ne pas désespérer totalement lecteurs et journalistes…

Cette chute (faut-il le souligner ?) a été aggravée par le Covid, par la déroute du distributeur Presstalis et par les mouvements de grève qui ont accompagné celle-ci. Mais pas seulement : depuis des années, la fuite des « lecteurs papier » est une réalité constante, qui pèse sur la santé économique du secteur.

Pour tenter pourquoi ce de la compenser, les journaux (nationaux plus que provinciaux) ont eu recours à un expédient : la hausse continue du prix de vente au numéro. Il y a trente ans, « Le Monde » valait, en kiosques, 4 francs (0,61 euro). Il coûte aujourd’hui 3 euros (19,67 francs) : soit, en tenant compte de l’inflation, un prix multiplié par 3. Et les hebdomadaires, tel « Le Point », affichent un prix de 5 euros.

Diffusion sous perfusion

Depuis des mois, des plans sociaux plus ou moins avoués se sont multipliés au sein des rédactions, et le recours à des pigistes (des journalistes moins protégés par la convention collective de la presse) est devenu de plus en plus fréquent. La société coopérative Presstalis, qui assurait la diffusion d’une bonne partie des publications, a subi un redressement judiciaire et a été reprise par France Messagerie après que 512 emplois ont été supprimés.

A l’image de leurs confrères américains, les plus grands titres de la presse quotidienne nationale ont cru trouver la martingale en investissant la Toile.

A l’instar du « Monde » ou du « Figaro », ils sont parfois parvenus à y attirer près de 300.000 lecteurs quotidiens. Las ! ces beaux résultats ne leur ont pas permis, pour l’instant, de résoudre leur équation économique : la publicité numérique, en effet, les a fuis pour aller enrichir les Google et autres Gafa.

Chaque année, les géants du numérique captent 100 % de la croissance du marché de la publicité digitale. Frappé comme d’autres par le Covid et la faillite de Presstalis, « Le Monde » a dû se refinancer : il a souscrit un prêt garanti par l’Etat de 17 millions d’euros et a eu recours à un crédit de 10 millions accordé moitié-moitié par ses banques et par son principal actionnaire, le patron de Free, Xavier Niel (au demeurant un spécialiste de gestion d’entreprise en déficit constant).

Exemple douteux

L’exemple des États-Unis, où le « New York Times » compte désormais plus d’acheteurs de sa version numérique que de son édition papier, n’est pas totalement reproductible dans l’Hexagone. Le nombre de lecteurs anglophones potentiels est dix fois plus important que celui des lecteurs francophones, et les quatre heures de décalage horaire entre l’Est et l’Ouest américains favorisent le numérique (accès immédiat à l’information).

C’est dans cette mare que « Le Canard » doit nager.

Heureusement, il sait pouvoir compter sur la fidélité de ses lecteurs, lesquels lui permettent, malgré les obstacles, de préserver son indépendance financière. Tout en restant fidèle à sa mission, que définissait ainsi son fondateur : « Être un journal vivant, propre et libre ». A priori ce serait le le même cas concernant « Charlie Hebdo », « Le Monde Diplomatique », « La Croix », pour ce que nous en savons …


Nicolas Brimo : le Canard enchaîné. 18/11/2020


Pour rappel qui possède quoi …