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Le jour de la prise de fonction de Jair Bolsonaro, la foule de ses supporters, massée sur les pelouses de l’esplanade des ministères, s’est mise à crier : « WhatsApp ! WhatsApp ! Facebook ! Facebook ! ».

Les « Bolsonaristes » rendaient tout simplement hommage aux applications qui ont permis la propagation de fake news et acquiesçant la victoire de leur candidat.

Dans ce pays, Bolsonaro est considéré comme un mythe vivant par ses partisans qui l’ont surnommé « Bolsomito », « Bolso le mythe ». Lors de son investiture, ses invitées l’accueillirent en criant « Mythe ! Mythe ! Mythe ! ». Pour ses détracteurs Bolsonaro est un ovni politique restant pour beaucoup incompréhensible, un délire innommable, transformant l’espace de la politique en un monde où la croyance a prit la place de la délibération démocratique.

Qu’est-ce qui se cache derrière le mythe « Bolsomito » ?

« L’objectif du Parlement et de l’exécutif est de produire de la joie » dixit Jair, nouveau président.

Une chose est sûre, « Bolsomito » n’est pas tombé du ciel. La machine à fake news a fait campagne à sa place multipliant comme des petits pains. Il n’a pas eu a se démener dans les meetings, son message anticorruption a été porté par le bouche-à-oreille de la messagerie WhatsApp et les communautés Facebook.

« Bolsomito » a été sacré roi par les réseaux sociaux grâce au soutien notamment de Paulo Guedes, un néolibéral formé à l’école des « Chicago Boys », devenu depuis son super ministre de l’économie ainsi qu’un certain triste sire du nom de Stephen Bannon… passé maitre en sorcellerie électorale, capable de transformer grâce aux fake news, le plan du discrédit en or (c’est-à-dire en votes) de plus et ce n’est pas une référence … ex stratège de l’élection présidentielle réussie de Donald Trump

L’essayste et journaliste brésilienne, Éliane Brum, écrivait « si Donald Trump a inauguré la communication en ligne avec les électeurs dans le but d’éliminer la médiation d’une presse qui pose des questions inconfortables, son fan brésilien autoproclamé a franchi une étape supplémentaire » et poursuit « le Brésil est devenu le laboratoire d’une nouvelle forme d’autoritarisme qu’elle qualifie de « Bolomonarchie numérique » ».

Avec le Bolsonarisme, les idées sont remplacées par des « fake news » diffusées en masse via les réseaux sociaux. Ce système démultiplie : le réel et la fiction, la vérité  le mensonge devenant interchangeable, originale et parodie, normalité et pathologie, une vérité privée de tout référentiel, vidée de ses contenus, de l’histoire et de consensus, vidée même des contradictions et des disputes.

Plus le dit s’éloigne des standards de la norme morale ou politique, de la charte historique (les droits de l’homme), plus le discours acquiert une plus-value d’authenticité, de sincérité, de franchise… dans ce fatras numérique où se confondent le vrai et le faux, la réalité et la fiction, comment distinguer la démocratie de la dictature ?

Dans un pays aussi pauvre comment le mythe « Bolsonaro » c’est érigé ?

Prenons l’exemple de Porto Alègre, une ville réputée de gauche qui accueillit le forum social mondial et qui pourtant a voté, y compris dans les quartiers les plus défavorisés, en faveur de Bolsonaro. Selon l’anthropologue Rosanna Pinheiro-Machado, l’élection de Lula en 2002 avait ouvert au Brésil une ère nouvelle marquée par la réduction de l’extrême pauvreté grâce à l’adoption de politique d’inclusion sociale et financière

40 millions de Brésiliens sont ainsi venus gonfler les rangs de la classe moyenne. Ainsi les conditions de vie des plus défavorisés a en grande partie, rejoint le pouvoir d’achat des classes populaires moyenne, avec en particulier l’accès aux soins, biens et aux droits, connaissant ainsi un changement sans précédent. Ce « scénario d’inclusion par la consommation » à stimuler la croissance économique et permit au Brésil de résister à la crise économique de 2008 en se hissant sur la scène mondiale comme un partenaire économique émergeant et fiable.

Mais, ce faisant, il a aussi fait émerger chez ceux qui sont sortis de la pauvreté (grâce aux programmes sociaux du parti des travailleurs (PT)) une idéologie consumériste qui privilégie, dans leur parcours, le mérite personnel, l’acquisition de biens de consommation et, d’une manière générale, les valeurs de l’individualisme plutôt que la mobilisation politique et son engagement solidaire et citoyen.

Ainsi le programme « Luliste » reposant sur le scénario d’une croissance continue, consiste à dire aux masses populaires : « enrichissez-vous » sans que le gouvernement de Lula touche aux privilèges des plus riches ni aux fortunes accumulées grâce à la corruption.

Lorsque la crise atteint le Brésil en 2013, ce grand récit s’est effondré entraînant avec lui les partis politiques traditionnels, le système démocratique, et, par un effet domino, provoquant la crise des « valeurs sociales, démocratiques, laïque et humaniste ».

La brèche ouverte par le « Lulisme » s’est refermée en 2013 avec des manifestations de masse touchant le Brésil en mars notamment, mettant en cause l’organisation de la coupe du monde de football de 2014 jugé trop de coûteuse au regard des besoins en matière de santé ou d’éducation. Ainsi est né entre 2013 2018 une période de transition économique désastreuse au cours de laquelle le phénomène Bolsonaro a prit naissance et s’est développé.

De son coté, entre 2013 et 2018, Jair Bolsonaro a été l’homme politique le plus souvent invité à la télévision. Présent dans 33 programmes populaires il est devenu un véritable phénomène médiatique.

Depuis son élection, Bolsonaro gouverne via Twitter en suscitant des polémiques incessantes et en clivant la société brésilienne (comme Donald Trump, son modèle), dominant l’agenda médiatique à coups de provocations.

La plus grande économie d’Amérique latine est désormais gouvernée par les clameurs de haine des croyants du « Bolsonarisme ». Une religion profane soumise non plus seulement aux règles des agences de notation des trois « A » mais aux partisans des trois « B » : les lobbys du Bœuf, les partisans du port d’armes (Balles) et les religieux pentecôtistes (Bible).

Cette « religion » des « 3B » n’a pas de crédo, c’est le discrédit qui en tient lieu, qui frappe toutes les classes politiques, accusés de corruption. Les croyants du « Bolsonarisme » n’attendent pas de lui la vérité, une sincérité de « fake news » excluant tout tabou moral ou politique, aucun interdit.

Toutes les déclarations proto fascistes de Bolsonaro, si extrémistes soient-elles, sont acclimatées, rendues acceptables comme inoffensives sur les réseaux sociaux, le jugement politique ou moral est comme suspendu, créant une tolérance à la haine.

Tout ce qui est excessif est relativisé par l’onction numérique, soumis à l’injonction du « tout dire » légitimé sous couvert de sincérité et d’authenticité.


Article réalisé librement, d’après le livre de : Christian Salmon : La tyrannie des bouffons. Édition : Les liens qui libèrent (LLL), 220 pages, 16 €