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Avec son dernier essai “La Pensée blanche”, l’ex-grand footballeur poursuit son combat contre le racisme. Du Code noir de Colbert à la colonisation, il revient pour “Télérama” sur l’origine du mal. Sans jamais perdre sa foi dans le pouvoir de l’éducation.

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Lilian Thuram [après avoir été un très bon footballeur], traite depuis 2008 ces problématiques au quotidien dans le cadre de sa fondation.

Son but ? Lutter contre le racisme par le biais de l’éducation, notamment dans les écoles, à travers des livres et des expos.

Lilian Thuram, 48 ans, revient sur la hiérarchisation raciale, de la découverte de l’Amérique au début du XXe siècle. Dans l’hystérie actuelle sur ces questions, sa parole, apaisée, tranche. Et prouve qu’entre la négation des uns et la demande de repentance des autres existe une troisième voie. Elle appelle à (re)connaître et à dire l’histoire de la domination des peuples non plus du seul point de vue des puissances occidentales. Pour enfin passer à autre chose.

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[…] quelques mois après notre arrivée en Île-de-France, nous sommes allés habiter Avon, en Seine-et-Marne, dans le quartier des Fougères.

J’y ai découvert un autre monde — peuplé de métropolitains, de Libanais, d’Algériens, de Pakistanais ou de Vietnamiens — qui m’a nourri et a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Le week-end, je jouais au foot au club des Portugais et je devenais moi-même Portugais, quitte à me faire traiter de sale Portos. Le soir, on écoutait les Zaïrois parler politique, évoquer le révolutionnaire Patrice Lumumba, ou Mobutu qui régnait alors sur le pays.

Il y avait bien ce voisin raciste sur le palier, qui refusait de prendre l’ascenseur avec nous. Mais quand il n’était pas là, on savait pouvoir compter sur sa femme et ses enfants pour nous dépanner en cas de coupures d’eau.

Et tous les mercredis, M. Renard, le papa de mon copain Franck, m’emmenait jouer avec les cadets nationaux à Melun parce que je ne pouvais pas me payer le train jusque-là. Pourtant, ce n’était pas sur son chemin. Vous ne pouvez pas croire au racisme quand vous vivez dans un monde pareil. Il n’empêche. J’ai tout fait pour soigner la blessure d’enfant évoquée. La découverte du Code noir, à la fin de mon adolescence, m’y a notamment aidé.

  • Pourquoi ?

Parce que sa lecture m’a permis de comprendre la société tout entière. Que dit cette ordonnance royale préparée et voulue par Colbert, le contrôleur général des finances de Louis XIV, promulguée en 1685, qui a régi la vie des Noirs mis en esclavage sur les terres françaises ? Que les esclaves sont des « biens meubles », c’est-à-dire que ces vies humaines peuvent se vendre, s’acheter et s’hériter comme n’importe quel objet. Le Code noir a figé l’infériorité des Noirs et donc la supériorité des Blancs.

J’ai compris la place de l’homme dans la société antillaise actuelle à travers ce texte qui explique par exemple le rôle du géniteur. Car il n’y est pas question de père, mais bien de géniteur, puisqu’il doit engendrer des esclaves qui appartiendront au maître de la maman. On dit souvent que la femme antillaise est un poteau-mitan — le poteau le plus important de la maison. Qu’elle tient tout. Et que l’homme antillais, souvent absent, a du mal à trouver sa place. On saisit mieux pourquoi au regard du Code noir.

Sauf qu’il a été effacé des mémoires. Je me suis plusieurs fois retrouvé dans des réunions ministérielles pour monter des opérations contre le racisme avec des gens qui n’en avaient même jamais entendu parler. Lorsque l’histoire de l’esclavage est évoquée en France, cela se fait de manière désincarnée. Comme si cela ne nous touchait plus puisque les victimes ne sont plus là. Mon grand-père était né en 1908, soixante ans à peine après l’abolition de 1848. Le Code noir aura encadré la vie des esclaves cent soixante-trois années durant lesquelles on a incrusté ses idées au sein de la société. Qui a fini par les intégrer. Qu’on le veuille ou non, nous sommes aussi le fruit de cette histoire.

  • La France, c’est aussi la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et la Déclaration universelle de 1948.

Effectivement. Mais celle de 1948 concernait qui ? Certainement pas les colonies françaises puisque même si le Code de l’indigénat (qui donnait plus de droits aux Blancs qu’aux indigènes) avait été aboli en 1946, certaines pratiques perduraient. Cette déclaration universelle ne concernait pas non plus les Noirs d’Afrique du Sud, pays qui venait d’instaurer le régime de l’apartheid, ni les Noirs du sud des États-Unis.

  • Que faire alors par rapport à cette histoire ?

Grandir ! Il faut avoir le courage d’affronter et d’analyser ce qui s’est passé, ce qu’on a fait, pour constater ce qu’il en reste aujourd’hui. Il ne s’agit pas de culpabiliser, ni d’accuser mais de comprendre les mécanismes encore à l’œuvre, d’en prendre conscience pour construire de nouvelles solidarités. Voilà ce que j’appelle grandir. […]

  • Doit-on alors déboulonner certaines statues, débaptiser certains établissements ?

Les institutions ou les politiques menées changent sous la pression des acteurs de la société civile, et non l’inverse. Pour moi, Guadeloupéen, pour les descendants d’esclaves, il est dérangeant de voir une statue de Victor Schœlcher dans l’espace public antillais. En quoi est-il un héros ? Il a peut-être aboli l’esclavage en 1848, mais en dédommageant les propriétaires d’esclaves avec l’argent du contribuable français. Et il a forcé les anciens esclaves à revenir travailler dans les plantations de ceux qui avaient été leurs maîtres. […]

  • Certains parmi nos compatriotes refusent la repentance…

Mais qui a parlé de repentance ou d’excuses à formuler ? Les mêmes qui parlent de racisme anti-blanc… Ceux qui subissent le racisme n’ont jamais rien demandé de tel. Ils veulent juste arrêter d’en souffrir. Et pour cela, il faut interroger l’histoire. […]

  • Vous êtes très actif au sein de la fondation qui porte votre nom.

Il y a une chose que l’on n’enseigne jamais aux enfants, une chose pourtant capitale : être libre dans leur façon d’être et de penser. […]

Je me déplace beaucoup dans les écoles, les universités, en France comme à l’étranger pour expliquer aux plus jeunes que nous sommes le fruit d’un conditionnement, que nous avons intégré certaines habitudes et des schémas que nous reproduisons sans y penser. Pour comprendre le monde dans lequel ils vivent, ils doivent questionner le passé, les traditions.

Alors je joue à un petit jeu avec eux. « Dites-moi, qui a la même religion que ses parents ici ? » Et donc les enfants lèvent la main. Idem pour ceux qui sont athées. Si je leur demande pourquoi ils ont cette religion ou pourquoi ils sont athées, tous répondent que cela leur a été transmis. Alors je leur propose de rentrer chez eux le soir et de dire à leurs parents : « J’ai bien réfléchi, je vais changer de religion », ce qui les fait instinctivement paniquer. Et me permet de leur expliquer que la liberté est la chose la plus compliquée au monde. […]


Fondation Lilian Thuram-Éducation contre le racisme : www.thuram.org


Yasmine Youssi. Télérama. Titre original : « Lilian Thuram : “On ne naît pas Noir, ni Blanc, on le devient” ». Source (Extrait)


Controverses :

Pour « valeurs actuelles » ses propos non signés … courages fuyons …

Coutumier des polémiques sur le sujet

Des propos liminaires qui ont eu le don de provoquer quelques remous sur les réseaux sociaux. Le militant LGBT, Mehdi Aifa, se demandant si pendant le confinement, « Lilian Thuram n’avait pas comme livre de chevet ‘Les Blancs, les Juifs et nous’ d’Houria Bouteldja ». Un autre internaute se demande même si ce genre de livre, n’est pas « un moyen de desservir sa cause ».

Un homme ironise également sur cette sortie littéraire : « Lilian Thuram qui écrit ’La pensée blanche’, c’est comme Marion Maréchal qui écrit ‘La pensée noire’ ». Grégory Roose s’offusquant pour sa part que l’on « s’acharne » sur Éric Zemmour alors qu’«en même temps, Thuram fait la promotion du racisme décomplexé ».

Mais la plus virulente charge est sans doute celle de l’auteure et critique, Céline Pina, qui a publié un billet sur son site internet. « Un ouvrage racialiste est un livre qui possède une dimension raciste, mais qu’il ne faut surtout pas dénoncer car il s’agit là du ‘bon racisme’ », tance-t-elle. Avant de lui rappeler notamment l’essence même de la notion d’égalité. « L’égalité, ce n’est pas la négation des différences mais leur dépassement. Là on est au contraire du domaine de la race sous couvert de sociologie », déplore Céline Pina.

Rappelons qu’en septembre 2019, Lilian Thuram avait déjà tenu des propos qui avaient fait polémique en stigmatisant « les Blancs qui pensent être supérieurs ».


Source (Extrait – apparemment en lecture libre)