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« le fascisme, écrivait Guy Debord dans la société du spectacle, est un archaïsme techniquement équipé. Son air sage décomposé du mythe est repris dans le contexte spectaculaire des moyens de conditionnement et d’illusions les plus modernes ».

Car la haine de la raison et de la démocratie n’exclut pas le culte de la technologie, comme l’a rappelé Jeffrey Herf dans un livre fondateur, le modernisme réactionnaire.

Herf montre comment les nazis s’appropriaient les techniques les plus avancés du capitalisme et consacre tout un chapitre au rôle idéologique qu’on joué sous la IIIe Reich les ingénieurs qui ont pu participer au fanatisme idéologique du régime hitlérien et y trouver une sorte de raison historique.

Nul antagonisme entre le caractère magique de la propagande nazie et la nature rationnelle des techniques que le régime met en œuvre pour l’industrialisation du pays et de son armement.

Guy Debord ne craint pas d’affirmer que « le fascisme n’est pas lui-même foncièrement idéologique. Il se donne pour ce qu’il est une résurrection violente du mythe qui exige la participation à une communauté définie par des pseudos valeurs archaïques : la race, le sang, le chef ». Il « se porte à la défense des principaux points de l’idéologie bourgeoise devenue conservatrice (la famille, la propriété, l’ordre moral, la nation) en réunissant la petite bourgeoisie et les chômeurs affolés par la crise ou déçue par la puissance de la révolution socialiste »

Cet éternel retour des vieux mythes indémodables actualisés par les techniques les plus modernes de diffusion et de conditionnement est illustré par le slogan du « grand remplacement » socle des politiques anti migrants de Donald Trump à Victor Orban et de Jair Bolsonaro à Matéo Salvini.

Depuis une dizaine d’années il est au cœur des techniques les plus modernes de manipulation des esprits par les GAFAM et leurs algorithmes et inspirent la kyrielle d’assassins qui tuent aveuglement partout dans le monde.

Le canal de la haine –8CHAN (eight-Hate Chan)

  • 15 mars 2019. Brendon Tarrant, une suprématiste blanc australien de 28 ans ouvre le feu dans deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande – 51 morts
  • 27 avril 2019 toujours en Nouvelle-Zélande fusillade dans une synagogue trois morts
  • 3 août 2019 à El Paso Texas Adobe 21 ans fusillade dans un hypermarché Walmart 22 morts 26 blessés
  • 10 août 2019 Oslo Philip Manhaus tue sa demi-sœur d’origine chinoise avant de se rendre dans une mosquée où il tire sur des fidèles. Il déclare faire « la guerre des races » au tribunal il fait le salut nazi.
  • 9 octobre 2019 à Halle-sur Saale ( Allemagne) un homme de 27 ans tente de pénétrer dans une synagogue dans le but dit-il « de tuer le plus de juifs possibles ». Dans l’impossibilité d’entrer, il poursuit sa route est tire sur un responsable de kebab.
  • Le 28 octobre 2019 à Bayonne, Claude Sinké ancien candidat Front National tente d’incendier la mosquée de Bayonne puis tire sur deux fidèles qui sortent du bâtiment.
  • Le 4 décembre 2019 à Madrid une grenade élancée dans l’enceinte d’un centre de migrants par le dirigeant d’extrême droite Santiago Abascal.

Derrière cette série d’attentats qui ont émaillé l’année 2019 toujours le même fantasme : la race blanche serait menacée de disparition par les vagues d’immigration.

Le « grand remplacement » est un cri de guerre et comme tous les cris de guerre il tire sa force de sa simplicité. Nul besoin de longues explications. L’invasion est mexicaine au Texas, turc ou kurdes en Allemagne, africaine ou nord-africaine en France partout en Europe elle a le visage de l’islam conquérant

A coups de rhétorique inversée les « anti remplacistes » accréditent depuis 10 ans l’idée d’une occupation étrangère ou d’une « colonisation à l’envers » à laquelle on devrait opposer une « guerre de libération » et même une « nouvelle résistance ».

Loin de rester cantonnée à des groupuscules extrémistes, ces idées ont gagné la couverture de magazine et les plateaux de télévision. Elles inspirent les campagnes dites « populistes » en Europe et nourrissent les Tweet de Donald Trump. À l’exemple de ce qu’il a déclaré en janvier 2018 « pourquoi fait-on venir ici tous ces migrants venant des pays de merde ? Les États-Unis feraient mieux de s’ouvrir à des immigrants des pays comme la Norvège quel besoin avons-nous d’ haïtiens en plus ? Qu’on les vire ».

Ces propagandistes ne se soucient pas de récuser les statistiques que leur opposent démographes et sociologues. Ils ont pour eux la force des images. Sans médiation ni recul, « l’évidence du remplacement ». Le « grand remplacement » donne un nom à une peur diffuse dans l’opinion. Ce n’est pas une idéologie, c’est un slogan qui comme tous les slogans, et tissé de contradiction

Le « grand remplacement » s’avance sous les couleurs du nationalisme, mais il doit son succès à la mondialisation, qu’il exècre.

Enraciné et nomade, il s’appuie sur la fixité de ces référents identitaires (nation, langue, couleur de peau, religion, gastronomie), mais il est aisément transportable et adaptable d’un continent à l’autre. Il est un pur produit de cette mondialisation qui transforme la singularité en folklore et appartient au « remplacismet global » qu’il dénonce. Un slogan dénoncé notamment par un polémiste français : Eric Zemmour.


Extraits de paragraphes d’un livre intitulé « la tyrannie des bouffons » par Christian Salmon (chroniqueur à Médiapart) Edition le lien qui libère. 220 pages 16 €