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Malgré le Covid, le pantouflage ne s’est jamais autant pratiqué. En témoignent ces jolis cas relevés au cours des huit derniers jours.

Fanny Forest-Baccialone, qui fut la conseillère parlementaire de l’ex-ministre du Travail Muriel Pénicaud, a trouvé un moyen d’améliorer ses revenus. Elle vient de se faire embaucher par l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), la fédération patronale française la plus importante.

Et quelle fonction y occupera-t-elle ? Celle de directrice des relations extérieures de cette filiale du Medef.

En clair, des relations de son nouvel employeur avec… le ministère du Travail, le gouvernement et le Parlement. On ne saurait mieux rentabiliser son carnet d’adresses rempli au service de l’Etat.

C’est la même voie qu’a suivie le polytechnicien Christophe Saintillan. Directeur général adjoint aux transports au conseil régional d’Ile-de-France, cet ingénieur des Ponts vient de quitter son poste pour rejoindre Autoroutes du Sud de la France (ASF), qui, depuis sa privatisation, appartient à Vinci.

Avant de s’activer au conseil régional, Saintillan a occupé, pendant six ans, le poste stratégique de directeur des infrastructures de transport au ministère de l’Ecologie. « C’est sous son règne qu’a été confié, en 2016, à Vinci le chantier du contournement ouest de Strasbourg, rappelle un ponte du ministère des Transports au « Canard ». Il a aussi négocié le fameux plan de relance autoroutier qui a encore amélioré la rentabilité des sociétés concessionnaires. »

Chez Vinci, on sait dire merci.


Virage raté

Si le pantouflage de Saintillan a reçu, comme le signale « La Lettre A » (2/11), l’assentiment de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), ce n’est pas le cas de celui tenté par Maurice Gourdault-Montagne.

La carte de visite de ce diplomate aurait dû, pourtant, lui assurer une confortable fin de carrière.

Ex-directeur du cabinet de Juppé à Matignon, ex-sherpa de Chirac, ex-ambassadeur à Tokyo, à Berlin puis à Pékin, il a occupé, de 2017 à 2019, le poste le plus prestigieux du Quai d’Orsay : secrétaire général du ministère des Affaires étrangères.

L’âge de la retraite sonnant, M. l’Ambassadeur de France s’est empressé de créer une société de conseil et de se mettre au service du Groupement des industries françaises de l’énergie nucléaire (Gifen), qui devait notamment organiser un salon à Paris en 2020.

Consultée par le ministre des Affaires étrangères, comme le prévoit la législation, la Haute Autorité a décidé, le 31 mai, que Maurice Gourdault-Montagne ne pouvait pas occuper cette nouvelle fonction.

Pour une raison simple : il avait préalablement été administrateur, au nom de l’Etat, d’EDF et d’une filiale d’Areva, Orano, spécialisée dans le traitement des combustibles nucléaires.

Visiblement furieux, M. l’Ambassadeur a cru malin de saisir le Conseil d’Etat et de demander l’annulation de la décision de la HATVP.

L’arrêt est tombé le 4 novembre : sa requête est sèchement rejetée.


Article non signé paru dans le Canard enchaîné du 11/11/2020


Autre affaire …

Dans les controverses récurrentes sur la porosité croissante entre la haute fonction publique française, particulièrement celle de Bercy, et les cercles du capitalisme parisien, c’est une affaire qui risque de faire date.

Car quand il est passé devant la commission de déontologie de la fonction publique, en juin 2014, David Azéma, qui était à l’époque le patron de la très influente Agence des Participations de l’État (APE), lui a assuré qu’il n’avait jamais supervisé la moindre opération financière conclue entre l’État et la banque Bank of America Merril Lynch, établissement bancaire vers lequel il souhaitait au même moment pantoufler.

À l’époque, beaucoup de hauts fonctionnaires, notamment ceux qui étaient sous ses ordres à l’APE, ont donc pu penser que l’impunité était plus que jamais la règle, car, en réalité, David Azéma avait caché à la commission de déontologie qu’exactement au même moment, en ce même mois de juin 2014, l’APE avait procédé à une privatisation partielle de GDF Suez, et avait sélectionné trois banques pour piloter cette opération, dont… Bank of America Merril Lynch, qui a donc gagné dans cette transaction énormément d’argent.

Mais dans les mois qui ont suivi, l’affaire ne s’est pas ébruitée au-delà d’un petit cercle de hauts fonctionnaires du ministère des finances.

La commission de déontologie n’a donc jamais su qu’elle avait émis un avis favorable à ce pantouflage sur la base d’informations incomplètes ou erronées. La presse, elle-même, n’y a vu que du feu.

L’intéressé a pu poursuivre avantageusement sa carrière dans la vie des affaires : après Merril Lynch, il a rebondi comme associé du fonds d’investissement Perella Weinberg Partners, pour en diriger l’activité de banque d’investissement en France.

Bien connu dans les milieux d’affaires parisiens, il est devenu un banquier très en vogue : c’est actuellement l’un des banquiers-conseils de Veolia dans sa tentative de raid sur Suez.

[…]

Six ans après la privatisation partielle de GDF Suez, l’affaire va pourtant connaître un rebondissement aussi spectaculaire qu’inattendu – puisqu’on la pensait définitivement enterrée.

Au cours d’une enquête que Médiapart a menée durant plus d’un an, nous avons accumulé un à un les indices nombreux d’une possible irrégularité. Malgré les résistances des grandes directions de Bercy et tout particulièrement de l’APE, [….] le ministre des finances, Bruno Le Maire, a fini par nous apporter cette réponse, via son service de presse : « Pour votre bonne information, l’administration a fait une saisine de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique le 29 octobre 2020 dans le cadre du départ du Commissaire aux participations de l’État, Monsieur Azéma, pour rejoindre la société Merrill Lynch International. »

Cette histoire est hors norme, car elle aboutit à la réouverture d’un dossier classé depuis six ans par la Commission de déontologie (aujourd’hui absorbée par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique – HATVP).


Laurent Mauduit. Médiapart. Titre original de l’article : « Pantouflage: Bruno Le Maire veut une enquête sur un ex-directeur de Bercy ». Source (Extrait)