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Avec l’entrée en fonction de Joe Biden en janvier 2021, la politique étrangère des États-Unis est susceptible de connaître des réajustements, sur la forme en particulier, en répondant à la volonté du 46e président de renforcer l’influence de Washington sur la scène internationale.

De fait, la politique étrangère de l’administration Trump a souffert d’un repli sur soi et d’un désintérêt prononcé pour de nombreuses régions dans lesquelles les intérêts américains avaient été clairement affirmés au cours des précédentes présidences.

Donald Trump ne s’est par exemple jamais rendu sur le continent africain en quatre ans, a constamment boudé ses alliés européens, a gelé le dialogue israélo-palestinien, et la politique asiatique, pourtant érigée au rang de priorité par son prédécesseur Barack Obama, fut torpillée dès son entrée à la Maison-Blanche avec le retrait du Trans-Pacific Partnership (TPP) et se résuma essentiellement à deux approches :

  1. une ouverture (louable, mais mal préparée et inachevée) en direction de la Corée du Nord,
  2. les « guerres commerciales » engagées contre la Chine.

La politique asiatique de Washington fut ainsi pendant quatre ans une politique chinoise, et la politique étrangère américaine dans son ensemble se focalisa sur l’obsession de la montée en puissance de Pékin. Il serait cependant aussi exagéré que naïf de considérer que le changement d’administration va s’accompagner d’une refonte en profondeur de la relation avec la Chine, tant l’hostilité à Pékin, existentielle, mais parfois irrationnelle, fait l’objet d’un consensus dans la classe politique américaine.

Pendant la campagne électorale et notamment à l’occasion du débat l’opposant à Donald Trump sur la politique étrangère, Joe Biden a pris clairement position sur la Chine, en affirmant qu’il allait s’assurer que Pékin « respecte les règles internationales ».

  • Mais à quelles règles fait-il ici allusion ?
  • Et surtout, en quoi cette approche diffère-t-elle dans les intentions de celle de Donald Trump ?

Derrière les « règles » se cache surtout la réalité d’une balance commerciale très nettement à l’avantage de Pékin, et que la reprise spectaculaire de l’économie chinoise face aux difficultés américaines ne fait qu’amplifier.

On relève ainsi que l’excédent commercial entre la Chine et les États-Unis s’est élevé à 34,2 milliards de dollars en septembre, et 31,4 milliards de dollars en octobre, soit des hausses de près de 20% en un an.

Les guerres commerciales n’auraient ainsi pas porté leurs fruits, et si le futur président américain se montrera sans doute plus affable dans sa relation avec Pékin, il est certain que la volonté de réduire ce déficit, à la fois en instaurant des tarifs douaniers et en imposant des accords commerciaux renégociés, survivra au départ de Donald Trump.

On peut ainsi s’interroger sur la rhétorique qu’emploiera le 46e président américain, qui préférera sans doute aux « guerres commerciales » des slogans plus proches de la « stratégie du pivot » de Barack Obama, même si les intentions sont à peu près identiques. Il est possible aussi qu’il cherche à se rapprocher d’autres partenaires asiatiques, voire du CPTPP, accord de libre-échange reprenant les bases du défunt TPP et ses membres – à l’exception des États-Unis.

Plusieurs pays asiatiques comme le Japon, le Vietnam, Singapour, mais aussi l’Australie et la Nouvelle-Zélande seraient sans doute favorables à un « retour » de Washington afin de mieux résister à Pékin. Pour autant, si Trump fut incapable de proposer une alternative, il identifia les limites du TPP et, par extension, d’une stratégie du pivot dont les résultats furent très éloignés des promesses. Et Washington n’est pas seul à vouloir établir des accords commerciaux avec des pays asiatiques, on pense notamment à l’Union européenne qui a récemment établi un accord avec le Vietnam, ou encore aux mécanismes Asean+3 et +6.

Il y a de la place pour les États-Unis, mais compte tenu des déconvenues passées, Joe Biden n’est pas attendu en Asie comme l’homme providentiel sur l’économie.

Derrière les « règles » se cache aussi la réalité de la dépendance américaine à l’économie chinoise, réalité sur laquelle républicains et démocrates s’accordent volontiers. Mais dans un contexte de pandémie et de crise économique internationale qui se profile, cette dépendance ne fera que se renforcer, quels que soient les dispositifs mis en place par la nouvelle administration.

Il suffit de regarder en arrière, et de voir comment la crise internationale de 2008 accéléra la montée en puissance chinoise, et de comparer avec la reprise actuelle de l’activité en Chine, mais plus encore les très ambitieux objectifs économiques sur les quinze prochaines années que Pékin vient d’annoncer.

Parmi ces priorités énoncées par Xi Jinping comme pour se rappeler au bon souvenir des Américains endoloris par le décompte des voix ces derniers jours, on notera la volonté de doubler la production économique totale et le revenu par habitant d’ici 2035.

Effet d’annonce ou prophétie ?

Peu importe finalement, l’important étant que le message envoyé à Washington est clair : Pékin n’a pas l’intention de courber l’échine et poursuivra son ascension, quel que soit l’état de la relation avec les États-Unis.

Derrière les « règles » pourrait enfin se cacher l’attitude de Pékin sur les questions politiques et stratégiques. Joe Biden a-t-il ainsi l’intention de contrer la Chine sur le sort de Hong Kong, sur Taiwan, sur la mer de Chine méridionale, sur les Ouïghours et autres minorités, sur les droits de l’Homme, sur la mise en place progressive d’un hégémon chinois à échelle asiatique et même au-delà ?

Au cours des trois dernières décennies, en parallèle à son irrésistible montée en puissance, la Chine semble s’être mieux accommodée des administrations républicaines, qui engagent le bras de fer sur les questions commerciales, mais se montrent plus discrètes sur les droits de l’Homme et ce que Pékin estime être de l’ingérence dans sa politique intérieure.

On note cependant dans le même temps que les administrations Clinton et Obama se montrèrent incapables de contraindre la Chine sur les questions politiques tout autant que les administrations américaines dans leur ensemble se montrèrent impuissantes sur les questions économiques et commerciales.

Joe Biden fera-t-il mieux que ses prédécesseurs ? On peut lui souhaiter, mais on peut aussi en douter.


Barthélémy Courmont. IRIS- titre original : « quelle politique chinoise pour Joe Biden ? ». Source (lecture libre)