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Ce n’est pas ça la condition féminine … mais ça existe encore aujourd’hui …

 Tous les jours, je la vois.
 Ventre en avant
 poitrine énorme
 qui s'écroule,
 béret planté
 sur ses cheveux raides, 
 elle émerge 
 du coin de la 
 rue,essoufflée, déjà lasse.
  
 Elle a un bon sourire bête,
 assis sur trois mentons pendants, 
 et qu'elle prodigue à tout le monde.
  
 « N'est-ce pas, Arlette,
 il vaut mieux être en paix 
 avec les gens. »
  
 Supportant
 le corps lourd,
 les jambes sont écartées,
 emmaillotées
 de deux gros bas noirs.
 Sa démarche est hâtive,
 bousculée
 dans la crainte
 d'arriver en retard.
  
 Sur la figure
 aux chairs flasques
 la fatigue met son masque.
 Les yeux sont ronds et ternes. 
 Elle n'a pas d'âge.
  
 Du matin au soir elle fonctionne:
 petits plats à son homme,
 enfants à moucher,
 échine courbée
 devant le patron.
 Le monde —
 c'est la marmite chez elle,
 et les chiffres, ici, en colonnes.
 Elle geint et larmoie
 sur la cherté des choses,
 sur la santé qui ne va pas,
 et elle accepte.
  
 Elle fait les enfants
 par portées
 de tous ses organes 
 inconscients et meurtris.
  
 Cette femme est un seuil usé
 enjambé par la vie.

Arlette Humbert-Laroche (1915-1945)