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Ne vous laissez pas (trop) « distraire » par la narration, c’est la condamnation de l’anarchie, cette fausse démocratie, en filigrane … MC

Nos bringues se terminaient le plus souvent Carrera de San Jerônimo.

Mon ami Gabriel grimpait les escaliers de l’Assemblée, aussi paf et fanfaron qu’un dompteur de cirque, et il se juchait sur l’un des lions de bronze vert d’ennui ou d’intempéries qui flanquaient l’entrée. Il faisait un froid en lame de couteau qui nous transperçait l’âme.

« Regarde, je vais baiser la démocratie », me disait Gabriel en se collant à la croupe de l’un des lions.

Ensuite, il se livrait à une pantomime plutôt vulgaire qui tenait d’une parodie satanique comme on en voit dans les boîtes tenues et fréquentées par les gens interlopes.

Le lion de l’Assemblée encaissait la vexation sans broncher (Gabriel changeait de lion toutes les semaines, comme on pratique en Espagne cette alternance pacifique qui est de rigueur depuis l’époque de Cânovas et de Sagasta (1). Un vent glacial soufflait, hérissait la crinière des lions, leur refaisait une permanente qui leur épargnait les frais de coiffeur.

« Viens, Gabriel, laisse tomber, ne joue pas les durs. »

Plus tard, quand se dissipaient les vapeurs éthyliques, Gabriel avait honte de ses excès et faisait voeu de régénération, mais à la fin de la semaine suivante, enflammé par le vin et l’irrévérence envers les institutions, il remontait sur ses grands lions :

« Je baise la démocratie ! » hurlait-il, aux anges.

De l’intérieur creux des lions montait un rugissement sourd de tripes mal remplies. La cuite me donnait des idées de dame catéchiste, par exemple, que ces lions piquetés de lichen et de fientes de pigeons abritaient, à l’intérieur, le cadavre non corrompu de la démocratie, comme des sarcophages la momie d’un de ces personnages dont il faut tenir la mort secrète.

Deux gardiens sortaient du bâtiment de l’Assemblée et mettaient fin à mes divagations. Ils interrompaient aussi la pantomime de mon ami Gabriel, qui descendait l’escalier d’un air boudeur, comme un archange aux ailes repliées.

Par malheur, la scène se répétait la semaine suivante, aussi abominablement indigeste qu’une platée de haricots : Gabriel montait l’escalier, se plaquait contre la croupe du lion et sa voix retentissait sur la ville endormie :

« Je baise la démo… »

Un soir, l’un des gardiens, le plus hargneux ou le plus diligent à la tâche, est sorti de la guérite et, attrapant mon ami Gabriel par le cou, lui a fracassé le crâne sur le dos de bronze de la bête. Gabriel a perdu l’équilibre, sonné par le coup, et, pendant quelques secondes, sa tête a oscillé d’un côté à l’autre comme un battant de cloche. Et toutes les cloches du monde carillonnaient alors dans sa tête, comme si le coeur d’airain des lions siégeant à la Chambre, tant de fois baisés par mon ami Gabriel, assouvissait sa vengeance.

Il fallut le conduire chez un traumatologiste, pour faire réparer le mécanisme d’horlogerie secret de sa caboche, qui n’a d’ailleurs jamais plus fonctionné avec exactitude.

Les premiers jours, quand on appliquait le stéthoscope sur son front, on entendait comme un bruit de sonnaille rouillée. Gabriel, écroulé sur le lit, me regardait avec des yeux de génisse droguée.

Quand il a enfin pu sortir de sa léthargie, il m’a confié :

« Eh bien, j’ai l’intention de baiser encore la démocratie. »

Arrivé à ce point de ma narration, pour éviter les interprétations retorses, je dirai que mon ami Gabriel, sans croire le moins du monde aux idéologies, ne s’est jamais déclaré sympathisant de la dictature. Le traumatisme crânien l’a pourvu d’une clairvoyance jusqu’alors inconnue de lui : il a compris que, pour baiser la démocratie, il ne suffit pas de grimper l’escalier de l’Assemblée, mais qu’il faut encore conquérir l’hémicycle.

Gabriel a été reçu sur concours huissier à la Chambre et il est entré en fonction avec la duplicité de l’espion infiltré dans une organisation mafieuse.

Quand j’ai vu à la télévision mon ami plaisanter avec les sténographes, monter à la tribune des orateurs un verre d’eau à la main, murmurer à l’oreille du président de l’Assemblée Dieu sait quelle communication urgente ou quelle plaisanterie scabreuse, j’ai compris qu’il avait enfin trouvé sa vocation.

Gabriel avait emprunté aux laquais leur conduite cérémonieuse et aux fantômes leur naturel protocolaire et fuyant.

Je me suis empressé de lui téléphoner pour lui dire :

« Eh bien, Gabriel, mon petit, je n’en reviens pas.

— Quand je me mets quelque chose dans le crâne, je n’en démords pas.

Gabriel, qui, devant messieurs les députés fait montre de nonchalance et d’une certaine négligence, paraît se transfigurer quand c’est une dame qui fait appel à lui.

Avec mesdames les députées, ces femmes couronnées des palmes de l’art oratoire, Gabriel recourt aux armes infaillibles de la langueur et des paupières baissées qui ne manquent pas d’éveiller leurs instincts maternels, ou bien il provoque un léger heurt dans les couloirs de l’Assemblée, un contact furtif que madame la députée accueille avec gratitude, puisque c’est pour cela qu’elle est le dépositaire de la souveraineté populaire.

Gabriel me raconte que mesdames les députées tombent très souvent dans le découragement, surtout quand, au moment où elles vont prendre la parole à la tribune, les représentants du parti opposé quittent en foule l’hémicycle. Une salle vide ou à demi pleine des seuls coreligionnaires laisse mesdames les députées désarmées, sans voix, à court d’arguments, à bout de répertoire, et c’est alors que mon ami Gabriel échange avec elles un regard de complicité, pour leur inspirer confiance et devenir leur interlocuteur tacite.

C’est ainsi qu’il les embobine, le grand sacripant.

« Et tu les emmènes chez toi ?

— Où vas-tu, mon vieux ? On le fait là, en fin de séance. »

Ils choisissent de préférence les sièges ministériels d’où l’on a une vue panoramique sur le plafond, avec ses stucs percés par les balles de Tejero (2).

Mesdames les députées socialistes, apparemment si libérées, se plaignent de gênes qui font de la bagatelle un travail aussi compliqué que le crochet. Le sexe de mesdames les députées socialistes est un sexe timide et comme honteux de son passé soixante-huitard et de sa virginité immolée dans quelque quartier prolétarien.

Le sexe de mesdames les députées socialistes est un sexe qui a renoncé à sa jeunesse enthousiaste, à cette ferveur nouvelle du début des années quatre-vingt, quand il abritait en son sein comme dans un poing ganté la rose et les épines du marxisme et qu’il s’offrait aux camarades du Parti (il n’était pas obligatoire de montrer sa carte) en une communion sacrilège, solidaire et joyeuse.

Le sexe de mesdames les députées socialistes, me dit Gabriel, a perdu sa sveltesse d’antan, sa saine catinité, la candeur des orgasmes pareils à une offrande de fleurs à Engels, tout ce galimatias de promesses et de dignité qui fut un jour brandi comme drapeau de sa sexualité, aujourd’hui réprimée.

Le sexe de mesdames les députées socialistes, retranché derrière les renoncements et les idéaux trahis, alambiqué dans la pénétration et réticent dans l’orgasme, réveille en Gabriel cet arrière-goût amer que nous laisse la décrépitude d’une petite amoureuse lointaine, une impression de demi-échec quasi indescriptible.

En revanche, le sexe de mesdames les députées conservatrices est un sexe rural et costaud, hobereau et patricien, qui accueille le visiteur avec une hospitalité débordante.

Le sexe de mesdames les députées conservatrices, aussi roux que leur chevelure, a quelque chose de la basilique ardente, du four tiède où cuit le pain sans mie d’une démocratie retardataire.

Le sexe de mesdames les députées conservatrices, aussi salubre et tendre que le giron d’une biche, est d’une luxuriance trompeuse, d’une bonhomie qui se mue en suffisance quand on en touche le fond. Le sexe de mesdames les députées conservatrices est entouré d’un pubis ample aux lèvres envahissantes qui rappelle à mon ami Gabriel la moustache d’Aznar (3), cette moustache qui cache une voix de phonographe immergé et une éloquence d’enfant à la mamelle, et cette simple association d’idées suffit à produire sur son érection un effet paralysant.

Mon ami Gabriel hésite encore entre socialistes et conservatrices, mais il est fier d’avoir mené à bien son projet, par trop ambitieux et allégorique, de baiser la démocratie sans devoir recourir aux lions de bronze.


Juan Manuel de Prada – Recueil sur le sexe


  1. À la fin du XIXe siècle, pendant la restauration des Bourbons d’Espagne, Cânovas, chef du parti conservateur, et Sagasta, chef du parti libéral, étaient arrivés à un compromis d’alternance.
  2. Antonio Tejero, colonel de la Guardia Civil, fit irruption à l’Assemblée espagnole à la tête d’une bande armée, le 23 février 1981; sa tentative de coup d’État fut un échec.
  3. José Marfa Aznar, chef du parti conservateur.