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Attention avec lui, prière de protéger le parquet … encore un cireur de « pompes », pourvoyeur de larges stries par excès d’usage de ses canines conquérantes …

Il n’a pas 40 ans (en paraît 18), et le voilà enfin secrétaire d’Etat aux Affaires européennes.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 04/11/2020

Trois ans qu’il piaffait à l’Elysée, lorgnait les postes et, à chaque échec, inondait ses proches de SMS désespérés qui les faisaient sourire : « A quoi bon continuer ?»

Dans les bagages de Macron depuis 2014, ce spécialiste de l’Europe, qui fut conseiller de Jean-Marc Ayrault à Matignon, a vu l’ineffable Nathalie Loiseau lui prendre le portefeuille qu’il convoitait, puis ce fut Amélie de Montchalin.

Il s’est aussi rêvé commissaire européen, a agité ses (nombreux) réseaux, mais il lui a fallu s’effacer devant Sylvie Goulard, puis Thierry Breton. « On lui disait tous qu’il était trop jeune pour le poste, qu’il allait se faire exploser lors de son premier oral au Parlement européen, mais il n’en démordait pas !» s’amuse un député européen macroniste.

« C’est typiquement le techno qui se fait plus gros que le boeuf », tacle un socialiste qui ne l’apprécie guère.

Tant de temps passé, tant d’heures à se ronger les sangs, à guetter la fumée blanche, pour un poste entièrement sous la tutelle de l’Elysée ? « Depuis trois ans, Beaune coécrit la politique européenne avec Macron. Il connaît les dossiers sur le bout des doigts, il est évidemment associé aux décisions » assure le parlementaire MoDem Jean-Louis Bourlanges, lui-même ancien eurodéputé.

Sautait-il tout gamin sur sa chaise comme un cabri en criant : « L’Europe, l’Europe, l’Europe ! » ? Presque.

« Des images fortes m’ont marqué : la révolution roumaine, la chute du mur, un séjour à Berlin à l’été 1990, des soldats russes, vrais ou faux, qui vendaient leurs chapkas… » Il a 9 ans, et, quelques années plus tard, le voilà qui se délecte de cette prose technique et froide des pères fondateurs issus de la Démocratie chrétienne d’Alcide De Gasperi ou de la social-démocratie deloriste.

Europhile à retordre

La PAC n’a pas de secrets pour lui, le rapport Davignon sur la nécessaire-convergence des-politiques-étrangères des Etats membres l’enchante, et il doit être l’un des seuls, après tant d’années, à savoir qui fut Robert Marjolin, concepteur de l’Union économique et monétaire.

Il a fait l’ENA, a étudié au Collège d’Europe, à Bruges, le lieu de formation des élites européennes, admiré par certains, détesté par tous ceux qui y voient le symbole d’une certaine certitude, très bruxelloise, d’avoir raison contre tous.

« C’est un lieu où l’enthousiasme à l’égard de l’Europe confine parfois à la naïveté », concède-t-il. Un journaliste accrédité à Bruxelles passe la brosse à reluire : « C’est la première fois qu’un ministre français a une telle connaissance de l’écosystème bruxellois et s’exprime dans un anglais parfait, très apprécié des confrères étrangers. »

Il lui reste aussi de son passage à Bruges un don évident pour les formules très prisées des eurocrates, comme « je suis raisonnablement optimiste » (sur le bras de fer avec la Turquie, le Brexit, la crise migratoire) ou « je reconnais qu’il y a des incertitudes, mais reconnaissons des avancées réelles » (sur le projet de taxe mir les profits des Gafa).

L’Europe au quotidien est un combat, la parole politique est là pour en masquer la violence, il excelle à ce petit jeu. Il est moins bon quand il s’agit de parler à ceux qui pensent différemment de lui. « Il est très présent à Bruxelles, mais seulement pour les députés macroniens, qu’il informe une fois par semaine des dossiers en cours. Les autres, ceux de gauche, de droite ou les parlementaires RN, il les ignore royalement, ce qui, sur un plan démocratique, est assez limite », tacle un eurodéputé LR.

Même son de cloche en Angleterre, où l’image de Beaune s’est dégradée.

Proche d’Alan Duncan, le bras droit de Theresa May, Beaune avait une image d’anglophile jusqu’à l’élection de Boris Johnson. « [Il] est aujourd’hui perçu comme quelqu’un qui fait preuve d’une incapacité totale à comprendre le pourquoi du vote pro-Brexit », raconte le journaliste Marc Roche, en poste à Londres depuis trente ans.

« Beaune, par son sectarisme, nourrit l’europhobie», dénonce un eurodéputé de gauche.

Trouver un fief d’orchestre

Sectaire, Beaune ?

« Je l’ai auditionné au Sénat sur le Brexit en octobre, il était excellent. Je lui ai dit en sortant : « Dommage que vous soyez si macroniste ; moi, je suis un anti-Macron primaire. » Il a rigolé », raconte le sénateur apparenté LR Alain Cadec, ancien pilier du Parlement européen.

Beaune se cherche aujourd’hui un ancrage local, une « circo » pour 2022.

Il a lancé sur Twitter « la minute européenne » mais s’y montre aussi enthousiaste qu’ennuyeux. Il fait désormais des déplacements « de terrain, ». Il essaie de causer aux gilets jaunes, aux eurosceptiques, aux énervés, aux pas passés par Bruges, aux pas policés.


Dix-huit mois, ça va peut-être faire un peu juste. Anne-Sophie Mercier : le Canard enchaîné. 04/11/2020