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Fedra Krugger passera à la postérité de la ventriloquie comme la première femme qui ait réussi à doter ses pantins d’une voix sans que l’on puisse déceler sur ses lèvres le plus imperceptible mouvement.

Parmi sa troupe de pantins, Fedra en avait un, appelé Oncle Octave, dont la voix de velours était si bien modulée qu’elle laissait pantois ceux qui l’entendaient, par la qualité de son timbre, et parce qu’elle était totalement différente de la voix de Fedra, voix criarde, celle-là, impertinente et fâcheusement babillarde, rappelant un peu celle de Mistinguett (paix à ses cendres).

Quand ils sont en scène, Fedra Krugger et Oncle Octave se lancent dans des discussions pleines de calembours et d’allusions sexuelles. Oncle Octave, dans ses répliques, se livre à de constantes indiscrétions, à la grande joie du public et au grand dam (feint) de Fedra, qui le réprimande, tandis que lui menace de révéler les secrets ultimes de la ventriloque.

À la fin, le vacarme, le feu croisé des calomnies, le tir nourri des ripostes et des coups bas deviennent tels, au milieu du charivari général, qu’il est presque impossible de suivre la virtuosité de Fedra Krugger.

Fedra, la plus grande des ventriloques que l’on ait pu voir depuis des siècles et que l’on puisse espérer voir dans ceux à venir, est une femme débordant de doubles mentons, à la fois homogène et diverse en ses charmes.

Ai-je besoin de le dire ? C’était mon type de femme.

J’assistais à toutes ses représentations, mais la timidité ou un complexe d’infériorité absurde m’ont empêché pendant des mois de m’approcher de sa loge. Le soir où elle m’a vu rôder dans les couloirs un bouquet de fleurs lasses et effeuillées à la main, Fedra Krugger, familière et joviale comme le sont la plupart des grosses, m’a invité à entrer. Elle m’a remercié pour les fleurs (qu’elle a tout de suite plongées avec deux cachets d’aspirine dans un vase rempli d’eau), et elle m’a prié de m’asseoir.

Fedra se pomponnait devant son miroir, s’appliquait du Rimmel sur les cils, soulignait le relief de ses pommettes, coiffait ses cheveux en bandeaux qu’elle lissait avec de la gomina. Dans le fond de la loge, il y avait un coffre bardé de feuillards et d’étiquettes d’hôtels des plus cosmopolites ; à l’intérieur s’amoncelaient les pantins, pareils à des momies dolentes qui ne reprenaient vie qu’entre les bras de Fedra.

Oncle Octave se trouvait parmi eux, dans cette grande débâcle de chiffons et d’idiomes. Poussé par la curiosité que je partageais avec bien d’autres spectateurs, j’ai demandé

« Comment faites-vous, Fedra ? Comment arrivez-vous à imiter ces voix sans même desserrer les lèvres ? »

Fedra Krugger a interrompu son effort de maquillage. Elle m’a regardé longuement, posément, comme pour jauger ce que j’avais dans les tripes.

Je me suis senti intimidé, car je craignais qu’elle ne tombe sur le sinus de mon appendice où sont rangés mes sentiments les plus intimes.

 Pour toute réponse, Fedra a levé sa jupe, ou, pour être plus précis, l’ample jupon couvert de paillettes et de signes du zodiaque qu’elle porte sur scène.

J’ai vu son sexe, qui, plutôt qu’à une foufoune habituelle, ressemblait à un appareil génital transplanté par un chirurgien affligé d’une cataracte, parce que, contrairement aux autres vagins, il était fendu à l’horizontale, et que sa première enceinte était presque dépourvue de poils, si l’on ne tenait pas compte du duvet assez clairsemé qui frangeait sa lèvre supérieure.

Fedra Krugger m’a adressé, en une synchronisation délectable, un large sourire tranquille, des lèvres de sa bouche et de celles de, son sexe. Puis, de ces dernières est montée une voix de velours admirablement timbrée, qui a dit : « Voilà une question bien indiscrète, ma foi. »


Recueil sur le sexe. Juan Manuel de Prada


De nouveau pas de « Oh » effrayé, SVP ….