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La très réac juge fédérale choisie par Trump pour siéger à la Cour suprême n’est pas du genre à trop le contrarier.

Dessin de Kiro – Le Canard enchainé. 28/10/2020

Il couvait du regard sa protégée, Donald Trump, en annonçant, le 28 septembre, sa décision de nommer Amy Coney Barrett à la Cour suprême. En l’observant à ses côtés, on pouvait, l’espace d’un instant, se demander pourquoi elle déchaînait tant de passions. Cette femme tout en gravité a parlé avec calme et douceur de sa « responsabilité » et a rappelé combien elle aimait l’Amérique et sa Constitution.

Intégriste catholique, un danger pour la démocratie, Amy ? Mais non, voyons, c’est la pondération même. Déjà adoubée par la commission judiciaire du Sénat la semaine dernière, elle a été, sans surprise, confirmée lundi par le Sénat, à majorité républicaine.

Sainte-nitouche de compétition

Trump avait déjà songé à la nommer en 2018, mais il avait d’abord placé Brett Kavanaugh. A toi, maintenant, Amy, c’est ton heure, tu viens de me prouver que j’ai eu raison de pousser ta candidature.

Je t’ai regardée devant la commission judiciaire du Sénat, et ces enfoirés de démocrates n’ont pas réussi à te coincer. Il fallait voir comment tu leur glissais entre les doigts, formidable, vraiment.

Quand la sénatrice Amy Klobuchar, cette espèce de cerbère, t’a interrogée sur la présence de groupes armés près des bureaux qui pourraient intimider les électeurs le jour du vote, tu as répondu : « Je ne peux pas qualifier des faits dans une situation hypothétique, et je ne peux pas appliquer la loi à une situation hypothétique. » Imparable, et toc.

Ils ont essayé de te coincer sur l’avortement, tu t’es contentée de répondre qu’il n’était « pas inattaquable ». Bien joué, avec ces millions d’évangélistes qui votent pour moi. Et, franchement, tu t’es débrouillée comme une cheffe quand ils t’ont interrogée sur cette mascarade de changement climatique : « C’est une question très controversée du débat public. » Et tu leur as porté l’estocade en assurant, avec ton petit air digne : « Les juges ne peuvent pas imposer leur volonté comme des monarques. »

A l’occasion de cette audition, des petits curieux se sont penchés sur le passé de la juge Barrett. Il y a ce groupe catholique, People Of Praise (« peuple de louange »), qui a tout d’une secte.

On y explique que « les maris sont les chefs de leurs épouses », des « conseillers » y donnent des directives sur les questions essentielles de la vie. « Difficile pour une personne de conserver son jugement individuel », estime Sarah Barringer Gordon, professeure de droit constitutionnel à l’université de Pennsylvanie.

En dépit de ses dénégations, de son petit couplet sur le thème : « Je ne vois aucun conflit entre une foi sincère et les devoirs d’un juge », les discours et les prises de position passés de la juge Barrett ont de quoi inquiéter.

Opposée à l’avortement, mais aussi à la contraception, cette mère de sept enfants est contre l’Obama Care, prend la défense des armes à feu, quand elle n’explique pas qu’elle est au service d’une cause, celle du « royaume de Dieu ».

Dans l’immédiat, Trump attend d’elle des services bien concrets lors des contentieux qui vont suivre l’élection. Il pourrait pourtant être déçu. « Il ne faut pas oublier que le contentieux électoral est jugé dans les 50 Etats, et il n’est pas fréquent qu’un contentieux remonte à la Cour suprême des Etats-Unis. Il faut un motif très sérieux, et il faut aussi que la Cour se déclare compétente, bref, cela n’a rien d’automatique », rappelle au « Canard » Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l’université Paris-II Panthéon-Assas.

« Lors du contentieux sur le recomptage des bulletins en Floride, en 2000, la Cour suprême des Etats-Unis s’était déclarée incompétente et avait renvoyé le contentieux devant la Cour suprême de Floride », précise Thomas Snégaroff, professeur à Sciences-Po et chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

La lettre et pas l’esprit

Amy Coney Barrett pourrait faire bien plus de dégâts sur les sujets sociétaux qui vont arriver devant la Cour suprême.

« [Elle] est originaliste, ce qui signifie qu’elle défend une application littérale des textes. Et elle n’est pas la seule, à la Cour. Elle a déjà expliqué qu’il n’était pas mentionné dans la Constitution que l’Amérique reconnaissait le droit du sol : vous imaginez les répercussions que cela pourrait avoir pour le droit de la nationalité aux Etats-Unis ? Le danger est le même sur des sujets comme l’avortement et les droits des minorités », s’alarme Branaa.

Une lecture littérale du texte sacré qui n’est pas sans en rappeler d’autres.

Pourtant, la prestation au Sénat de l’impétrante a fait un carton. « L’opinion publique a pas mal évolué à son égard, et une majorité d’Américains soutient désormais sa nomination », rappelle Snégaroff.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 28/10/2020