Étiquettes

Confinement, saison 2. Aux premiers jours d’une nouvelle période de restriction sévère de nos déplacements, Guillaume le Blanc, 53 ans, professeur de philosophie sociale et politique à l’Université de Paris, retrace la genèse des interventions publiques au nom de la santé.

De la raison d’État à l’œuvre au printemps dernier, nous passons selon lui à une inquiétante « panique d’État », qui révèle une « obsession de la vie biologique » et une verticalité croissante de l’exercice du pouvoir politique sur la vie des citoyens.

  • Depuis quand la santé publique est-elle un motif légitime pour restreindre les libertés ?

Parler de santé publique, c’est admettre que la santé, notion individuelle, concerne aussi la population dans son ensemble, et donc le pouvoir politique chargé de la garantir. […]

Dès les XVIe et XVIIe siècles, des mesures très strictes étaient prises pour lutter contre les épidémies de peste en Europe. Dans son Journal de l’année de la peste (1722), le romancier anglais Daniel Defoe raconte les mises en quarantaine des malades et de quartiers atteints, et, déjà, la fuite des gens fortunés vers la campagne…

Ces confinements sévères, partout en Europe, sont aussi décrits, dans Surveiller et punir (1975), par Michel Foucault. Il y voit la naissance de la forme politique de la discipline : règlements stricts, quadrillages des espaces urbains, chaque rue surveillée par des policiers, rationalisation des allées et venues et des ravitaillements, un peu comme on l’a vu en Chine cette année… Cette technologie disciplinaire très archaïque, reposant sur des surveillants et des rapports consignés chaque jour avec le nombre des morts, a perduré jusqu’à aujourd’hui.

  • L’humanité a cependant connu des épidémies sans suspendre aussi drastiquement les libertés ?

Bien que le XXe siècle ait été décimé par la grippe espagnole, les grippes aviaires, le sida, Ebola, etc., nous, Européens et Occidentaux, avons continué à voir ces maladies comme celles des autres, de pays surpeuplés, à la médecine défaillante, où humains et animaux sauvages voisinent…

On a d’ailleurs d’abord traité le Covid-19 avec condescendance, jusqu’à ce qu’il se rapproche vraiment de nous. Dans la réponse aujourd’hui surpuissante de nos autorités, on constate combien la mort nous est devenue intolérable, à nous, populations civilisées à la médecine performante. Nous refusons, d’une certaine manière, de considérer le caractère mortel des existences : garantir la vie purement biologique est devenu une préoccupation majeure.

[…]

  • Quelle différence politique observez-vous entre les deux confinements que la France aura vécus en 2020 ?

En mars, ce dispositif très puissant était guidé par une rationalité politique qui paraissait savoir où elle allait, obéir à une logique, et maîtriser ses décisions. On assistait au déploiement d’une raison d’État.

Aujourd’hui, on assiste plutôt à une panique d’État : plusieurs semaines sans véritable décision, puis un couvre-feu présenté comme une manière d’éviter le reconfinement, et enfin cette fermeture, sans transition ni réelle préparation des esprits. […]

Bien sûr, il s’agit aussi de ne pas exposer l’hôpital public à une faillite qui sauterait aux yeux de tous. Quoi que le gouvernement dise, entre les deux vagues, le cap n’a pas été mis sur des objectifs forts pour le renforcer. L’ensemble du corps médical a dénoncé le Ségur comme très insuffisant.

  • Le premier confinement a bénéficié d’une acceptation quasi générale. Les mêmes conditions sont-elles réunies aujourd’hui ?

Comme dans les autres pays, chacun était pris au dépourvu. L’adhésion des citoyens, liée à une sidération collective et à la conscience brutale de notre vulnérabilité, était renforcée par les mesures de protection économiques.

Mais aujourd’hui, la précarité sociale et économique des Français s’est considérablement accrue, la panique des décideurs n’est pas rassurante, et nous sommes dans un contexte d’usure et de lassitude.

Dans sa durée, cette crise révèle combien la santé est une affaire existentielle, avant d’être une question de comptabilité et de bilan. Notre vie, sa qualité et sa valeur, dépendent de la manière dont nous vivons notre santé, dont nous la « dépensons », si j’ose dire, selon nos choix personnels. Là, on ne peut plus la dépenser, l’exercer.

Ce sens existentiel de la santé, qui a disparu des radars de la puissance publique, refait surface ici et là dans des contestations, et en chacun d’entre nous qui se demande : est-ce donc cela, la vie ?

[…]

Pour être des machines productives, nous devons d’abord être des machines vivantes :la vie semble préservée avant tout pour alimenter l’économie, dans un contexte capitaliste et libéral.

Avec l’aggravation de la fracture révélée au printemps, entre les nantis du télétravail et les autres. Aux livreurs, caissiers, éboueurs, professionnels du soin, etc., s’ajoutent davantage de travailleurs obligés de se déplacer, dont tous les enseignants.

Pendant ce temps, la dimension privée de nos vies est évacuée, parfois avec une grande violence : si votre compagnon vit dans une autre ville, vous n’avez plus le droit de le voir, c’est une intrusion inouïe dans l’intimité des individus !

Quant à la culture, dont le président n’a pas dit un mot dans sa dernière allocution, elle est reléguée au rang de commerce non essentiel, de luxe réservé aux temps paisibles. Quel triste retour d’une conception qu’on pensait dépassée…

La veille du reconfinement, on a vu des files d’attente exceptionnelles dans les magasins culturels. Dans l’affirmation juste d’un désir de santé, la culture, qui irrigue l’esprit, donne de la joie et de l’espoir, est absolument centrale.

  • Que reste-t-il de la dimension politique de notre vie ?

Nous sommes passés d’une logique politique du bien-vivre à celle de la survie. Le bien-vivre attend désormais à la porte, tandis que notre dernière manière de faire collectif, c’est de se protéger mutuellement : masques, gestes barrière, interdictions…

Cette crise révèle aussi l’ampleur de notre interdépendance. Une utopie politique du « prendre soin » peut, ou aurait pu, naître de cette compréhension brutale de notre vulnérabilité partagée. L’idéologie dominante de l’individualisme néolibéral (chacun entrepreneur de lui-même, qui participe à la richesse de la nation en prenant sa part dans la bataille du marché) a pris du plomb dans l’aile.

Mais l’immense découragement de nombreux citoyens, des commerçants, des enseignants du supérieur, des restaurateurs ou des responsables culturels, qui voient ruinés leurs efforts d’adaptation, ajouté au spectacle de cette panique d’État et aux modalités complexes d’un nouveau confinement imposé sans dialogue, risque inévitablement de favoriser des contestations. Comment vont-elles s’exprimer, nul n’est devin !


Propos recueillis par Juliette Bénabent – Télérama. Titre original : « gros confinement : « on assiste à une panique d’État » ». Source (Extrait)