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… faire vivre les médias, chercher l’audimat, bafouer les convenances, se fiche des conséquences, tel est le choix d’une certaine catégorie de directeurs d’antennes ou de presses et cette armée de pseudo journaleux …

Samedi après-midi, P. S., 12 ans, se tient devant son collège du Bois-d’Aulne, celui-là même où le professeur décapité la veille par un terroriste de 18 ans enseignait l’histoire-géographie. Venu spontanément rendre hommage à l’enseignant dont il n’était pas l’un des élèves, il s’exprime au micro d’un journaliste présent devant l’établissement : « J’ai pleuré, parce que c’est très grave qu’on se fasse assassiner alors qu’on dévoile des caricatures. Si, parce qu’on montre une caricature, on devient un raciste, alors on ne peut plus rien dire. […] Il faut continuer à apprendre, sinon les terroristes vont gagner. Non, au contraire, il ne faut pas lâcher. » Le jeune garçon noir, masque sur le visage et cheveux blonds décolorés, raconte ne pas avoir de religion et les méfiances que cela crée chez ses camarades. La vidéo, filmée et postée sur Twitter par le journaliste indépendant Clément Lanot, est reprise de façon virale par les internautes, parmi lesquels de très nombreux journalistes, hommes et femmes politiques et personnalités médiatiques de gauche et de droite. Publications locales et nationales publient des articles relayant « le bouleversant hommage » à Samuel Paty de « l’un de ses élèves » (ce qu’il n’est pas).

Jusqu’à sa suppression par son auteur lundi 19 octobre (contacté, Clément Lanot n’a pas répondu à nos sollicitations), la vidéo totalisait 2,5 millions de vues.

Ce n’est que le début de l’exposition médiatique du garçon, élève de 6e dans le collège endeuillé.

Le dimanche, Libération le retrouve au rassemblement en hommage au professeur place de la République, pour réaliser son portrait. L’article, paru lundi matin sur le site du journal et accompagné d’une photo du visage de P., révèle son parcours difficile et chaotique d’enfant placé et lui permet à nouveau de s’exprimer sur l’attentat.

Dimanche soir, l’élève fait partie des invités de l’émission C politique de France 5. Il rejoint le plateau en fin d’émission pour répondre, sous son nom complet et à visage découvert, aux questions des journalistes Karim Rissouli, Thomas Snégaroff et de l’essayiste Caroline Fourest sur Samuel Paty, la laïcité et la religion.

Il fait notamment part de ses difficultés à être « athée » au sein de son collège et évoque les « insultes » de certains autres élèves.

  • « Ce que tu viens de dire est d’une force absolue, tu as encore plus de cran que je ne l’imaginais. On peut tous prendre notre retraite, c’est super », le complimente Caroline Fourest.

Le lendemain matin, l’élève de 12 ans est cette fois invité dans la matinale de France Inter, en compagnie d’un parent d’élève de l’établissement de Conflans-Sainte-Honorine, lui-même enseignant. L’anonymat de l’adulte est préservé mais le nom complet de P. S. est donné aux auditeurs par Léa Salamé. Le garçon se dit « touché » que son discours prenne de l’ampleur et confie sa « peur » de retourner au collège. Peur « d’avoir des problèmes dans la cour », peur « d’une autre attaque ».

Depuis, il a attiré l’attention de la production de Balance ton post !, l’émission de talk-show d’actualité de Cyril Hanouna, dont P. est très friand. On lui propose de venir sur le plateau de C8 en fin de semaine.

En trois jours, le préadolescent de 12 ans, dont le collège vient d’être frappé par une attaque terroriste, s’est retrouvé sous les feux des projecteurs dans un moment médiatique anxiogène et étouffant.

L’espoir qu’incarne avec tant d’éloquence P. est venu donner de l’air aux journalistes, politiques et auditeurs qui en manquaient alors. Voilà un enfant issu de l’immigration — il serait hypocrite de nier qu’il s’agit là d’un facteur de sa surexposition —, qui, plein de toute son intelligence et sa maturité, vient dire ce que beaucoup avaient besoin ou envie d’entendre.

Mais dans quelles conditions et à quel prix ?

Lundi, plusieurs professionnels de la protection de l’enfance, « effarés par la mise en danger » du garçon, entrent en contact avec l’Aide sociale à l’enfance (ASE) des Yvelines, dont dépend la structure où est placé P. S. et apprennent, « stupéfaits », qu’aucune autorisation n’a été délivrée pour qu’il apparaisse dans les médias. L’exposition des mineurs, très rigoureusement encadrée, nécessite l’accord écrit des deux parents — accord qui n’a jamais été donné.

[…]

L’enfant, pourtant, ne s’est pas rendu seul à ses rendez-vous médiatiques : contactés, Libération, France Inter et France 5 assurent tous s’être posé la question et « avoir pris les précautions d’usage ».

En l’occurrence, faire valider ces entretiens par deux personnes de l’entourage de P. : Marlène Goyard, présentée à tort sur France Inter comme sa « tutrice » mais qui est en réalité la responsable du service éducatif de l’établissement dont il dépend, et Éric Picard, pédopsychiatre au sein de cette même structure.

Marlène Goyard accompagne le mineur au rassemblement place de la République, à la Maison de la Radio, au studio de France 5. « Pour nous, tous les feux verts avaient été donnés et, dans la manière dont nous l’avons accueilli dans l’émission, les garde-fous étaient là », assure Benjamin Oulahcene, rédacteur en chef de C politique.

En réalité, l’accord délivré sans concertation par ces deux encadrants n’a aucune valeur juridique car ils n’ont pas d’autorité parentale sur l’enfant. « La directrice générale de la maison d’enfants elle-même n’a pas validé ces demandes, ajoute Sandra Lavantureux. Tout le monde est tombé de l’armoire chez nous. »

Joint par Télérama, le pédopsychiatre Éric Picard se défend : « J’ai un avis et une compétence plus solides que ceux de fonctionnaires qui n’ont souvent qu’une formation d’éducateurs. Leur argument n’est pas sérieux : ils ne souhaitent pas protéger l’enfant d’un danger qui n’existe pas, mais le censurer. » Mais n’assume pas totalement : « La responsabilité incombe aux journalistes qui ont fait les interviews. S’il y a procès, ce sont eux qui sont responsables. » Les deux encadrants mettent en avant la nécessite de laisser P. S. s’exprimer librement, afin qu’il soit « reconnu pour ses qualités ».

[…]


Romain Jeanticou. Télérama. Titre original de l’article : « Après l’assassinat de Samuel Paty, fallait-il exposer le collégien de 12 ans qui a fait le tour de médias ». Source (Extrait)