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Chacune, chacun -ayant au moins la cinquantaine- devrait (en faisant appel à sa mémoire), se souvenir d’une publicité qui disait : « à vue de nez il est… » consacrer un déodorant. L’article qui suit, n’est rien d’autre que la genèse du développement de la parfumerie et des soins intimes. MC

Répandue du Proche-Orient au Japon, la tradition du bain parfumé remonte à l’Égypte antique. Cette pratique connaît cependant une éclipse en Occident durant le Moyen Âge, à la faveur de la christianisation. C’est seulement au XIXe siècle que faiblissent les tabous pesant sur l’hygiène féminine (pour le plus grand profit de l’industrie de la parfumerie, qui impose de nouvelles normes).

Déodorants, bains de bouche, serviettes hygiéniques parfumées, « détox vaginale »… L’arsenal mis à leur disposition pour vaincre leurs odeurs corporelles laisse penser que les femmes ont à redouter l’opprobre social associé aux mauvaises odeurs et vivent dans l’angoisse de paraître sales.

Très lucrative pour l’industrie pharmaceutique et la parfumerie, la crainte de sentir mauvais est d’autant plus aisée à instiller qu’il est difficile d’évaluer ses propres émanations corporelles.

Cette peur s’inscrit dans une histoire longue dont l’un des moments décisifs, en France, intervient au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, après que l’épidémie de choléra de 1832 a accéléré le mouvement hygiéniste, à une époque où l’industrie de la parfumerie prend son essor et où l’éducation des filles, alors essentiellement catholique, fait débat (1).

Brochures médicales, guides de piété, manuels de savoir-vivre, presse féminine : on ne compte plus les ouvrages qui prodiguent leurs conseils aux jeunes filles et à leurs mères, responsables d’une part croissante de leur éducation.

L’acquisition d’une formation intellectuelle limitée, l’inculcation du dévouement aux autres et la pratique des arts d’agrément font consensus, mais, en matière d’hygiène, les avis divergent.

Conjurer les plaisirs sensuels

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Le refus du bain reste longtemps de mise dans les couvents, où l’on insiste sur la nécessité de limiter la propreté aux apparences : « Ne portez jamais ni linge ni vêtements malpropres ou déchirés ; soignez vos cheveux ; lavez-vous tous les jours la figure et plusieurs fois par jour les mains s’il est nécessaire. Que votre chaussure soit toujours en bon état (3).  » Quant aux parfums, ils sont tout bonnement proscrits, car associés à la liberté des mœurs.

Dans leurs écrits, les médecins s’en prennent au manque d’hygiène dans l’éducation religieuse des jeunes filles avec plus ou moins de véhémence en fonction du degré d’anticléricalisme qui les anime. Point commun entre les discours religieux et médical, cependant : la bonne moralité et, surtout, la crainte de la masturbation et des plaisirs sensuels offerts par le bain.

Les arguments se font plus explicites à mesure que le siècle avance.

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 Les odeurs légères et florales laisseraient place aux odeurs fortes et animales une fois la virginité perdue ; autant de distinctions que l’industrie de la parfumerie s’empresse de reprendre à son compte, pour le plus grand succès de ses affaires. En effet, à partir des années 1860, la mécanisation de la production et les progrès de la chimie lui permettent de démocratiser l’accès à ses produits et de prolonger l’essor commercial amorcé dès les années 1830 (son chiffre d’affaires augmente de 63 % entre 1836 et 1856) (6).

Les parfumeurs trouvent dans les prescriptions médicales de précieux arguments de vente. […]

La presse féminine comme les guides des convenances, souvent signés par des femmes aux noms aristocratiques, prennent acte de la nécessité dans laquelle se trouvent leurs lectrices de plaire non seulement à Dieu, mais aussi aux hommes. Ainsi, la baronne Staffe, rendue célèbre par la publication de son ouvrage Usages du monde. Règles du savoir-vivre dans la société moderne (1891), s’agace encore en 1892 de l’ignorance des règles d’hygiène par les jeunes filles fraîchement sorties du couvent ou du pensionnat, et préconise l’usage de senteurs douces et discrètes.

La candidate au mariage doit avant tout craindre de déplaire.

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Cette littérature autorise donc l’usage de parfums, mais en y mettant des conditions. À commencer par la parcimonie. Le vaporisateur étant encore peu utilisé, les gouttes de parfum doivent être comptées : « Moins on emploie de parfum, mieux cela convient, explique un guide des convenances très lu. […]

La presse féminine adapte aussi ses recommandations à la générosité de ses mécènes. Comme il le raconte dans ses Mémoires, Hippolyte de Villemessant a conçu l’idée de faire parfumer par Guerlain les exemplaires de son nouveau journal, La Sylphide, en échange d’un soutien financier. Ainsi, dès la parution des premiers numéros, en 1840, une rubrique intitulée « Avis d’une grand-mère à sa petite-fille » ne cesse de recommander les produits du parfumeur, d’assez bon goût, explique-t-on, pour être permis aux jeunes filles.

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Encouragée tantôt à se soustraire au bain afin d’exhaler un « parfum » de vertu, tantôt à se parer de l’odeur subtile de la propreté, de la jeunesse et de la virginité, tantôt à rehausser son aura naturelle par la délicatesse de senteurs florales, la jeune fille du XIXe siècle se voit donc proposer un large éventail de pratiques, chaque autorité présentant ses recommandations comme les seules acceptables.

L’immense succès remporté par Pinaud avec Flirt (1891), dont le nom fait référence à l’éducation libre des jeunes Américaines, laisse penser que c’est l’industrie du parfum qui a gagné la bataille. Après s’être glissée dans la brèche ouverte par les médecins, elle a finalement jeté par-dessus bord l’exigence morale de parcimonie et de discrétion. Un siècle plus tard, avec l’avènement des parfums « gourmands », les « jeunes filles en fleurs » deviendront des « jeunes filles en sucre ». Et cette clientèle des moins de 25 ans, conquise dès le XIXe siècle, demeure l’un des cœurs de cible de la parfumerie : les millennials participent aujourd’hui pour un tiers à son chiffre d’affaires.


Érika Wicky – Historienne, université Lumière – Lyon II. Le monde diplomatique. Titre original : « Le miasme et la jeune fille ». Source (Extrait)


  1. Cf. Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social (XVIIIe-XIXe siècles), Flammarion, coll. « Champs Histoire », Paris, 2016 (1re éd. : 1982).
  2. Judith Gautier, Le Collier des jours. Souvenirs de ma vie, Félix Juven, Paris, 1904.
  3. Le Livre des jeunes filles. Conseils aux jeunes personnes par une religieuse de la Nativité, Librairie de Girard et Josserand, Lyon-Paris, 1868.
  4. Jean-Baptiste Venot, Hygiène. Rapprochements statistiques entre les deux prostitutions (inscrite et clandestine), au point de vue de la syphilis, G. Gounouilhou, Bordeaux, 1857
  5. Augustin Galopin, Le Parfum de la femme et le sens olfactif dans l’amour. Étude psycho-physiologique, É. Dentu, Paris, 1886.
  6. Rosine Lheureux, Une histoire des parfumeurs. France, 1850-1910, Champ Vallon, Paris, 2016.
  7. Jean-Baptiste Fonssagrives, Entretiens familiers sur l’hygiène (2e édition), Hachette et Cie – Masson et fils, Paris, 1869.
  8. Gabrielle Béal et Marie Maryan, Le Fond et la Forme. Le savoir-vivre pour les jeunes filles, Bloud et Barral, Paris, 1896.