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Le 18 avril 2002, c’est vieux mais rappelez-vous … trois jours avant le premier tour de l’élection présidentielle de l’époque, Paul Voise, un retraité d’Orléans, se fait agresser dans son pavillon. Les télés passent l’affaire en boucle, une chaîne d’info en continu la traite 19 fois dans une journée.

À gauche, l’affaire de « Papy Voise » est tenue pour un des facteurs qui ont contribué à l’élimination de Lionel Jospin – élu : Jacques Chirac avec 82% … nettement devant Le Pen.

Va-t-on revivre les mêmes scrutins sous la pression des faits divers? On en prend le chemin.

D’un côté, il ne faut pas être angélique : les agressions de policiers à Herblay (Val-d’Oise), à Champigny (Val-de-Marne), à Savigny-sur-Orge (Essonne) et, dans un autre registre, le meurtre de Victorine Dartois – tout cela en moins de deux semaines consécutives – sont les preuves d’une société violente. Dans laquelle la police, mais aussi les pompiers et jusqu’à tout représentant, fût-il de rang modeste, de l’autorité de l’État payent injustement un lourd tribut.

Plus généralement, en 2019, tous les indicateurs ont explosé : le nombre des homicides (+ 4 %), celui des violences volontaires (+.8 %), les violences sexuelles (+ 12 %).

Seuls les vols avec violences baissent légèrement (- 2%), mais la hausse vertigineuse des incivilités renforce, au final, le sentiment d’une dilution continue de la notion d’autorité, la crainte de se prendre un coup pour un mot de travers.

Je laisse aux spécialistes le soin de déterminer les causes de cette violence qui affleure, il existe assez de controverses comme cela. Ce qui m’importe, c’est que d’ici à la présidentielle de 2022, le sujet de la sécurité va devenir central, qu’il va être le talon d’Achille du gouvernement et du président, que la gauche va devoir trouver le ton pour traiter le sujet, et que ce n’est pas gagné, tandis que la droite va toujours en faire moins que Marine Le Pen, quel que soit son candidat.

Tout cela est grave et annonce une société spatialement fracturée et socialement en miettes, bien au-delà de ce qui existe actuellement.

Des quartiers entiers vivront coupés du reste de la commune, mis en coupe réglée par le mélange détonant des trafics et de leurs caïds comme de l’intégrisme, sur fond de pauvreté endémique, donc d’économie parallèle. Pendant que, à quelques kilomètres de là, les winners vivront pépères à l’abri de leurs grilles et de leur vidéosurveillance.

Les quartiers «insécures » ne voteront plus (c’est presque fait), les quartiers comme il faut feront l’élection, choisissant des gens qui leur ressemblent et qui partagent leurs intérêts.

On me dira que c’est déjà le cas. Sauf qu’on peut faire bien pire, genre les grosses villes américaines : laisser les pauvres se tuer entre eux, ne même plus envoyer les policiers là où c’est chaud.

Se dire qu’il existe des cultures (celles des immigrés) dont la violence est la norme, et des classes défavorisées dont le trafic est le mode de survie. Et regarder une chaîne de télé uniquement consacrée aux faits divers (toute métropole américaine en a une) comme on regarde un documentaire sur un lieu exotique.

Donc en en ayant, au fond, rien à fiche.


Jean-Yves Camus – Charlie hebdo. 21/10/2020