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Le discours n’est pas neuf, mais il a retrouvé de la vigueur : depuis le printemps, certains appellent à une fermeture des frontières, censée freiner l’épidémie de Covid-19.

Les immigrés, accusés de profiter de notre protection sociale, de prendre le travail des Français, de faire grimper la délinquance, favoriseraient aussi la propagation du virus. « Mensonges », répond le démographe, sociologue, anthropologue et agrégé de philosophie François Héran.

Courbes et tableaux à l’appui, il rappelle que la France n’est pas « envahie » par l’immigration, qui est au contraire essentielle à sa vie collective. Alors que l’Union européenne échoue depuis des années à harmoniser les politiques d’accueil migratoire, les idées fausses s’épanouissent, y compris au sein de la classe politique.

Avec la rigueur statistique conservée de ses années passées à l’Institut national d’études démographiques et à l’Insee, François Héran les réfute inlassablement. Le Collège de France lui a offert en 2017 une nouvelle tribune avec la chaire Migrations et sociétés, depuis laquelle il tente sans relâche de faire triompher la « pédagogie » sur la « démagogie ».

  • La crise sanitaire serait pour les uns la preuve qu’il faut fermer les frontières, pour les autres qu’elles sont caduques… Qu’en dites-vous ?

Les États exercent à leurs frontières une souveraineté dont on ne peut les priver. Mais le discours qui, à droite et à l’extrême droite, a exalté leur fermeture au moment du confinement, vise en fait les seuls migrants : Philippe de Villiers se réjouissait qu’on verrouille le pays, tout en espérant que les étrangers reviennent rapidement au Puy du Fou…

Cette crise a remis au jour le fantasme de l’étranger vu comme une menace. Elle nous montre, au contraire, que fermer les frontières serait un désastre !

Sans les immigrés et leurs enfants, qui représentent près d’un quart (23 %) de notre population, les hôpitaux, l’alimentation, la confection, le transport ou la police de notre pays ne tiendraient pas longtemps. D’autre part, ce n’est pas parce qu’ils ne respectent pas les mesures sanitaires que les immigrés ont été très touchés par le Covid-19, comme on l’a entendu. Mais parce qu’ils y sont surexposés, en raison de leurs conditions sociales : logements surpeuplés, télétravail impossible…

C’est ce que révèle l’enquête EpiCOV, dont j’ai présidé le conseil scientifique, et qui se base sur un échantillon considérable de 135 000 personnes.

  • Qu’apporte l’outil statistique à ces débats ?

Cet outil fournit des données accumulées et vérifiées. J’ai la profonde conviction que la statistique n’est pas simplement, contrairement à une lecture à la Michel Foucault, un instrument de domination de l’État, mais qu’elle oblige ce dernier.

L’État doit être comptable dans les deux sens du terme : rendre des comptes et maîtriser l’art de compter. La statistique est un bien public qui devrait être partagé par tous, et la crise sanitaire a permis la popularisation de cet outil.

  • Les chiffres sont aussi votre arme pour contester la supposée explosion de l’immigration en France…

Chaque année, 85 à 90 millions de personnes franchissent nos frontières. Une bonne moitié sont des touristes, les autres sont en visite professionnelle et familiale, en voyage de formation ou d’études, en pèlerinage… Seuls 300.000 à 400.000 passages sont de nature migratoire, même si ce chiffre est difficile à estimer, car entre le visa de tourisme de trois mois et le séjour d’un an qui définit légalement la migration, il y a toute une zone grise.

On oublie souvent qu’en France de nombreux sans-papiers passent des années à accumuler des papiers pour ne plus être… sans-papiers : prouver leur emploi, leurs impôts, la scolarité de leurs enfants. Ainsi, une partie non négligeable des titres de séjour accordés concerne des personnes déjà en France depuis des années.

  • Ce nombre progresse-t-il ?

Oui, mais il n’explose pas : en dix ans, on est passé de 190.000 titres de séjour délivrés chaque année à 272.000 en 2019. L’immigration familiale, c’est-à-dire les mariages entre Français et étrangers, ou la venue en France de la famille d’un étranger installé, se maintient autour de 90.000 personnes.

L’immigration du travail, hors saisonniers, concerne 34.000 personnes, soit moins de 13 % du total. L’immigration estudiantine, elle, a beaucoup progressé : 92.000 étudiants en 2019, contre 50.000 il y a dix ans.

Quant aux réfugiés, soyons précis. Leur nombre augmente mais reste modeste : ils étaient 23.000 en 2005, et 36.500 en 2019.

En cinq années, de 2015 à 2019, l’Union européenne a enregistré 4,4 millions de demandes d’asile, dont 38 % déposées en Allemagne et seulement 11 % en France.

Nous accueillons, proportionnellement à notre population, deux fois moins de réfugiés que les Belges ou les Néerlandais. Je rappelle que l’asile et le regroupement familial (soit près de la moitié des titres de séjour) sont garantis par des traités internationaux : pour les diminuer, il faudrait sortir de ces conventions.

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Extrait d’une interview de François Héran- Propos recueillis par Juliette Bénabent et Romain Jeanticou pour Télérama – Source (Extrait)