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Dans son interview du 14 octobre dernier, Emmanuel Macron estimait que c’est « dur d’avoir 20 ans en 2020 ».

 Dans le Nord, de Tourcoing à Roubaix, en passant par Lille, le constat est partagé par les premiers intéressés et les travailleurs sociaux. Dans le quartier de l’Alma, à Roubaix, une Mercedes classe A, d’un rouge flamboyant, passe à toute vitesse devant des bâtiments faits de briques de la même couleur.

À chaque fois que le bolide arrive dans la rue, Laura marque une pause de quelques secondes dans son récit pour que le bruit du moteur ne couvre pas sa voix. La jeune femme de 20 ans travaille à Pôle emploi pour un salaire de misère. « Avec 580 euros par mois, on ne vit pas. Heureusement que j’habite chez mon père. Mais si j’avais les moyens, je partirais. Mon père est gentil, mon frère aussi, mais je dois m’occuper d’eux en plus du travail, ça me laisse peu de temps pour moi. »

Après un bac professionnel services de proximité et vie locale, Laura n’a pas trouvé de travail. L’année dernière, elle officiait chaque mercredi en tant qu’animatrice pour les enfants dans le centre social du coin, des missions payées 48 euros la journée. Ses missions du mercredi ne lui permettaient pas de vivre, ni d’aider son père à payer le loyer.

Alors, la jeune femme s’est présentée régulièrement à Pôle emploi pendant un an, en vain. « Et finalement, c’est eux qui ont fini par m’embaucher, mais en service civique. Pourtant, je travaille comme les autres, je suis juste moins payée. Je n’avais pas le choix, j’ai accepté. »

Son service civique de six mois se terminera en février. Passé cette date, la jeune femme du Nord se retrouvera de nouveau sans revenu et dans l’extrême urgence de trouver un emploi. Avant ses 25 ans, elle n’aura pas accès au RSA.

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Devant l’entrée d’un des bâtiments à cinq étages, une dizaine de jeunes dealent, discutent et attendent que le temps passe. Parmi eux, un jeune à la tête blonde. « Il a douze ans, ce petit, et il deale déjà. Ses parents ont abandonné, ils n’y arrivaient pas. Il va se prendre le mur violemment et je serai là pour le rattraper », souffle Nordine, qui confesse être parfois déprimé de la situation.

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Pour Omar Barmou, éducateur spécialisé au centre social du Faubourg de Béthune, à Lille. « Dans la rue, on croise des jeunes qu’on a suivis pendant des années en train de dealer. Ils ont créé leur propre business. Des gamins de 16 ans sont devenus des patrons et ça m’inquiète beaucoup. Aujourd’hui, c’est notre plus gros problème. »

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De son côté, Nordine explique qu’il se bat presque autant contre la drogue que contre les rêves. « Ils veulent leur part de rêve et c’est normal. Ils n’acceptent pas leur état et on les retrouve à dealer. Je comprends, bien sûr, mais je n’excuse pas. Mon travail, c’est de les ramener à leur dure réalité et de tout faire pour les en extraire. Moi non plus je ne roule pas en cylindrée. Contre les fantasmes et l’argent facile, je n’ai que ma parole et le temps. J’attends le déclic, ou qu’ils se prennent le mur, et en général, c’est là que je les récupère. »

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Selon nos comptes, en France, déjà plus de 60 000 emplois ont été supprimés depuis le début de la crise sanitaire. 

La crise sociale, Mohamed dit y penser tous les jours. « Je me réveille et je m’endors avec l’angoisse de pas trouver de taf », assure le jeune homme de 19 ans, à la sortie d’un arrêt de métro de Tourcoing. « Je prendrais n’importe quel job », répète-t-il. Depuis la fin de son CAP boulangerie, le 15 août, le Guinéen tape à toutes les portes pour trouver un emploi, en vain.

« Pour le moment, j’ai le chômage, donc ça va. Mais d’ici deux ans, je n’y aurai plus droit. Si j’arrive pas à trouver quelque chose d’ici là, je vais finir à la rue. »

Le mois dernier, Mohamed a touché 524,98 euros et la CAF lui a versé 152 euros d’APL. Son loyer est à 500 euros et la préfecture vient de lui annoncer que pour le renouvellement de sa carte de séjour, il devait s’acquitter d’une facture de 225 euros. « C’était déjà la galère mais là, c’est de pire en pire. Avec la crise, beaucoup d’employeurs hésitent. Pour moi, le corona, c’est d’abord un handicap pour trouver du travail. »

À défaut d’être embauché, il cherche désormais un apprentissage en pâtisserie. Interpellé à la sortie du métro par Soukaina, salariée du dispositif AVA Tourcoing (AVA pour Accompagnement vers l’apprentissage, un projet cofinancé par le Fonds social européen et la Région dans le cadre du programme « Initiative pour l’emploi des jeunes »), il répond à quelques questions et espère qu’on le rappellera vite. 

« Je suis en CDD chez AVA parce que moi-même je n’ai pas trouvé d’alternance dans mon domaine », s’amuse Soukaina, relevant l’ironie de la situation. L’arrêt de métro devant lequel elle arrête les jeunes de Tourcoing est situé à un endroit stratégique, pile entre le Pôle emploi et la Sécurité sociale, à quelques pas d’une mission locale. « On essaye de les rediriger soit vers un emploi, soit vers un apprentissage, selon leur profil et leur âge. » Un mini bus aux couleurs de la MIAE (Maison des initiatives pour l’accès à l’emploi) est garée à quelques mètres de la bouche de métro. « C’est le MIAE tour, porté par l’association Essteam de Tourcoing », rapportent les organisateurs. 

Dans les vastes locaux de la MIAE, plusieurs dispositifs cohabitent et portent tous un seul objectif : ramener les plus précaires, les jeunes déscolarisés et les allocataires du RSA vers l’insertion professionnelle. À Tourcoing, huit centres sociaux se partagent le territoire. Deux d’entre eux sont portés par Essteam, une association qui existe depuis plus de 30 ans et qui, là encore, trouve ses financements au niveau européen et régional.

Fanny Jacaton est coordinatrice du dispositif AVA et, pour elle, la crise sanitaire a empiré la situation pour nombre de jeunes. « Notre rôle, c’est d’accompagner les jeunes vers l’apprentissage. On les voit une fois par semaine, on les aide financièrement, on les équipe, on aide pour les transports… Pendant le confinement, on en a perdu quelques-uns. Ils ont vraiment besoin d’être sollicités toutes les semaines et bien qu’on ait vite mis en place le télétravail, il reste la question numérique. Certains n’ont pas d’ordinateur pour les rendez-vous. »

Dans certains secteurs, les jeunes qu’elle accompagne ne trouveront pas d’apprentissage. « Le pire, c’est dans la restauration et le bâtiment. On essaye de les faire changer de voie mais c’est difficile de dire à des jeunes de changer d’orientation parce que leur domaine coule. »

« En plus de tout ça, il y a aussi la motivation qui se casse. Les jeunes que je suis m’en parlent beaucoup. Ils ne parlent plus que de ça, d’ailleurs. Ils sont restreints, ils ne trouvent pas de boulot, ils ont été confinés dans des appartements pourris, c’est une année blanche pour eux », s’inquiète Kader, travailleur social à Lille.

Catherine Bardot, chargée des relations avec les entreprises pour l’AVA, rapporte que les derniers chiffres sont « catastrophiques ». Sur dix jeunes qui postulent dans le bâtiment, un seul a signé un contrat d’apprentissage. « Les projets sont gelés, tout le monde attend et les entreprises ne savent pas se projeter. Plutôt que d’aider directement les jeunes, le gouvernement donne de l’argent aux entreprises avec le plan “1 jeune, 1 solution”. Mais notre problème, c’est qu’il n’y a pas de travail, primes ou pas. » Elle rapporte qu’ils sont nombreux, à 20 ans à peine, à ne plus y croire.

« Avec ce plan, le gouvernement ne vise pas le long terme. Ils visent le temps court. Ils veulent juste que les chiffres du chômage baissent. S’ils arrivent à se débarrasser de deux millions de chômeurs, ça leur suffit », balaye Julien Dubois, le directeur d’Essteam.

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Khedidja Zerouali – Médiapart- Titre original : « C’est dur d’avoir 20 ans en 2020 ». Source (Extrait)