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Il y a dix ans, ou même cinq ans de cela, on ne me posait pas aussi souvent cette question, mais aujourd’hui, beaucoup de patients me demandent ce que « la psychanalyse » peut dire des religions.

Je réponds souvent en conseillant la lecture de « L’Avenir d’une illusion », cet ouvrage publié en 1927 dans lequel Freud soutient que la religion est au choix une névrose ou un délire, en tous les cas une illusion promise à un grand avenir, ce sur quoi il ne s’était pas trompé.

Et quand on me demande quelle différence il y a entre parler à un psychanalyste et parler à un rabbin ou à un prêtre, je conseille d’urgence la lecture du dernier livre de Delphine Horvilleur, Le Rabbin et le Psychanalyste. L’exigence d’interprétation (éd. Hermann).

Il s’agit d’une intervention faite dans le cadre de l’Institut hospitalier de psychanalyse, à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Delphine Horvilleur, qui est rabbin, commence par répondre à une question qu’on lui pose fréquemment : ses conférences résonnent souvent de notions freudiennes, mais non, elle n’a jamais fait d’analyse. Et parce qu’elle parle ici depuis Sainte-Anne, elle nous raconte d’abord l’histoire d’Anne, la mère de Marie, qui incarne la puissance maternelle dans le christianisme comme dans la tradition hébraïque, où elle se nomme Hanna.

Anne était « une formidable candidate pour une petite tranche d’analyse », écrit Delphine Horvilleur, qui entre ensuite dans le vif du sujet, en choisissant la question de l’interprétation pour comparer la pratique d’exégèse du Talmud avec la pratique psychanalytique.

Elle montre comment l’acceptation de plusieurs interprétations d’un texte est très importante dans le judaïsme.

« L’activité la plus proche de l’art de l’interprétation est un ouvrage de couture » : dans le judaïsme, le rapport au texte est du même ordre que le fait de repriser un vêtement.

Interpréter un texte, c’est comme faire des coutures qui vont donner une nouvelle vie à un habit, tout en préservant sa forme d’origine.

Delphine Horvilleur ajoute que les Juifs ont toujours eu dans l’Histoire un rapport étroit au textile, en faisant le métier de tailleur, et par là ils prennent en compte ce qu’on appelle le shmat en yiddish, c’est-à-dire le rebut. « L’art du rebut, du reste, de ce que l’on reprend sans cesse pour le remettre à l’ouvrage. »

Une blague demande d’ailleurs quelle différence il y a entre un tailleur et un psychanalyste. Réponse : une génération.

Précisons qu’aux débuts de la pratique freudienne, les interprétations avaient un effet de surprise, donc de coupure, parce qu’elles étaient proprement inouïes; alors qu’aujourd’hui elles sont entrées dans le discours courant, elles font partie intégrante du symptôme, dont l’énoncé par le patient est souvent accompagné d’auto-interprétations. Il s’agit alors pour l’analyste d’intervenir autrement, en taillant dans les rationalisations : les scansions de séance peuvent faire entendre à l’analysant le poids de certains signifiants, et couper là où il n’y a que trop de sens.

Du sens, il y en a déjà partout, avec l’Internet, tout est dit sur tout. Les champions en la matière étant les religieux qui ont une lecture univoque du Livre, sans aucun reste possible.

Si un lecteur considère que le Livre est un tout qui ne tolère aucun trou, toute variation de lecture est une menace sur l’intégrité de son corps et de son territoire.

Lecteur paranoïaque, est prêt à tailler en pièces celui qui ose lire autrement que lui.


Yann Diener. Titre original : « Le rabbin, le tailleur et le psychanalyste ». Charlie hebdo. 21/10/2020