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On ne le sait pas assez (ou même pas du tout) mais, depuis cinq ans, l’association Dessinez, Créez, Liberté (DCL), fondée par Charlie Hebdo, se rend partout où on l’appelle, dans les écoles, les missions locales, les centres sociaux, et même en prison, pour faire connaître le dessin de presse et la liberté d’expression.

Et parce que « éduquer, c’est répéter », le boulot d’Agathe et de Séverine n’est pas près de s’arrêter.

Rencontre avec des femmes discrètes mais exceptionnelles.

  • Quand, comme vous, on travaille à DCL depuis 5 ans, dans quel état d’esprit est-on après l’attentat contre Samuel Paty ?

Agathe : On est bien sûr horrifiées, révoltées et profondément endeuillées par cette barbarie. C’est pourquoi, nous avons tenus, avec SOS Racisme, à organiser ce rassemblement Place de la République dimanche pour dire tout notre soutien à la famille et aux proches de Samuel Paty, pour leur dire que non, ils n’étaient pas seuls et rappeler qu’en France, ce n’est pas la foi qui dicte la loi, ce n’est pas la foi qui dicte la ligne éditoriale des journaux, ce n’est pas la foi qui dicte le contenu de l’enseignement.

Il y a 5 ans, nous avons créé cette association parce que nous étions guidés par la même exigence que ce professeur. Nous voulions donner des clés de compréhension du monde : il était plus qu’indispensable d’initier la jeunesse au dessin de presse, à la satire et à la caricature et de fournir au plus grand nombre des outils pédagogiques originaux pour débattre, sans peur et sans démagogie, des sujets qui agitent la société.

Depuis 5 ans, comme ce professeur, nous montrons des caricatures, toutes les caricatures. Nous débattons avec nos publics de liberté de conscience, de liberté de rire des religions et de railler ceux qui s’en réclament pour imposer leur vision totalitaire. Nous expliquons la liberté d’expression et ses limites, nous parlons de la laïcité, principe d’égalité et d’émancipation de tous et qui chapeaute toutes les autres libertés. Car oui, on peut caricaturer les religions et respecter les croyants, on peut rire de la mort sans railler les morts, on peut plaisanter du racisme pour mieux le dénoncer.

Depuis 5 ans, nous allons dans toutes les écoles et les médiathèques de France qui nous sollicitent, les missions locales, les centres sociaux et les prisons. Et ça fonctionne. Maintenant, nous ne tombons pas dans l’angélisme : de par notre proximité avec Charlie, jamais nous ne communiquons en amont sur nos interventions et nous ne donnons plus le nom des établissements dans lesquels nous intervenons, par mesure de sécurité.

  • Concrètement en quoi consiste le travail de DCL ?

Séverine : Le travail de DCL consiste à initier les jeunes au dessin de presse, à la satire et à la caricature dans un climat propice au dialogue. Il s’agit de leur donner des clés pour qu’ils puissent comprendre et analyser une image, un dessin de presse, une vidéo, mais aussi réfléchir et s’exprimer sur ces productions et les thématiques de société et d’actualité qui en émergent. On parle de tous les sujets sans tabou.

Nous nous appuyons sur des dessins d’enfants et d’adolescents envoyés à Charlie Hebdo au lendemain des attentats de janvier 2015 (le projet #Jedessine) et des dessins de presse professionnels, historiques et actuels (le module pédagogique Décrypter le dessin de presse).

Notre approche repose sur une méthode pédagogique interactive (jeu de questions/réponses) et une analyse progressive des dessins:  

  1. Phase d’observation attentive et de description détaillée : que voit-on sur ce dessin ?
  2. Phase de recontextualisation : à quoi le dessinateur fait-il référence ? De quelles actualités traite-t-il ?
  3. Phase d’interprétation : quelles sont les intentions du dessinateur ? Que veut-il nous dire ?
  4. Phase de positionnement personnel et d’argumentation qui permet d’enclencher les débats : êtes-vous d’accord avec ce dessin ? Pourquoi ?

Nous proposons différentes formules d’interventions allant d’une séance de 2 heures à des parcours de plusieurs séances régulières de 2 heures.

  • Qui vous contacte pour intervenir dans les classes ? Quelles préparations en amont ? Quel suivi après ?

Séverine : Ce sont les profs, les CPE, les documentalistes, les instits qui nous contactent pour mettre en place des actions dans leurs établissements. Parfois aussi des responsables de médiathèques, de maisons de quartier, d’associations, de missions locales… On intervient à partir du CM2.

À DCL, on intervient toujours à deux. Les intervenants sont formés aux outils et méthodes de l’association par nos soins. Et quand nous intervenons dans les établissements scolaires, c’est souvent dans le cadre de séquences pédagogiques menées par les profs sur la liberté d’expression, les valeurs de la république, la laïcité, le dessin de presse… On apporte une approche différente et complémentaire de ce que les profs font au quotidien et ça permet aussi d’aborder et/ou d’approfondir des sujets sensibles : dès qu’on touche à la religion, à ce qui est sacré pour tel ou tel croyant, ça devient sensible.

On fait toujours un bilan de la ou des séances avec les profs et eux reviennent sur ce qu’on a vu pendant les séances DCL, le reprennent, reformulent, continuent à discuter avec leurs élèves. Car on le sait, éduquer, c’est répéter. Il y a des profs avec qui on continue à travailler d’année en année, en mettant en place des parcours de plusieurs séances avec une de leur classe.

  • Justement, quel bilan tirez-vous de 5 ans de pratique ? Est-ce de plus en plus dur ou pas ?

Agathe : Depuis toujours, la caricature est émancipatrice : la caricature révolutionnaire nous a débarrassés de l’absolutisme de droit divin, la caricature anti-cléricale a chassé l’église catholique du politique. Les caricatures de Mahomet finiront donc, c’est certain, par mettre hors d’état de nuire l’islamisme et ses logiques mortifères. Le dessin de presse nous force toujours à faire un pas de côté, à muscler notre esprit critique et à penser par nous-mêmes. Mais la caricature est un langage, avec sa grammaire, ses codes et ses techniques. C’est ce langage que nous enseignons. On se sent moins con, quand on comprend une caricature ! Et ça je crois que c’est intemporel !

  • Y a t-il des moments de grands découragements ? Et aussi de fierté et de satisfaction ? Avez-vous des exemples ?

Agathe : Quand découragement il y a, ce n’est jamais lors de nos interventions. Généralement, la déception est surtout venue de la frilosité des institutions, pour ne par dire de la lâcheté de celles-ci. Il y a 5 ans, quand nous avons monté le projet #Jedessine, nous avons dû nous battre avec Canopé, prestataire de l’Éducation nationale pour que des dessins d’enfant représentant le prophète – des dessins d’enfants ! – intègrent notre exposition et nos supports pédagogiques. Or, il se trouve qu’évidemment, ces dessins d’enfants sont devenus des dessins incontournables, plébiscités par tous les professeurs avec qui nous travaillons pour parler de transgression des interdits religieux qui ne concernent que ceux qui croient. Des dessins qui permettent, ensuite, de montrer et de parler des caricatures de Charlie. Comme pour Charlie, notre ennemi c’est l’ignorance et la lâcheté de certains décideurs politiques. Pour le reste, nous travaillons avec des équipes pédagogiques engagées, des enseignants et des animateurs sociaux culturels animés par l’envie de transmettre, et qui s’efforcent chaque jour d’expliquer le monde et d’ouvrir le champ des savoirs. Nous n’avons jamais reçu la moindre plainte, menace ou simplement critique à l’issue de nos médiations. Et quand, d’une année sur l’autre, on nous rappelle dans les mêmes établissement, là oui, on est ravies.

  • Qu’est-ce qui vous fait le plus plaisir ?

Agathe : Ce qui est le plus satisfaisant, c’est lorsque que l’on voit qu’à l’issue de plusieurs séances, nos publics ont pris de nouveaux réflexes, qu’ils prennent le temps d’observer à fond les dessins qu’on leur présente, qu’ils nous demandent d’abord à quelles actualités le dessinateur fait référence avant de les interpréter. Et puis, nous sommes heureuses quand il parviennent à exprimer leur point de vue et à dialoguer avec les camarades qui ne pensent pas comme eux. Enfin, quelle joie pour nous, quand ils rient devant une caricature ou l’exemplaire de Charlie qu’on fait circuler dans la classe.

On ne cesse d’étoffer nos projets pédagogiques, de les adapter en fonction des publics : en ce moment, par exemple, on mène un projet pédagogique passionnant. Un groupe de lycéens suit avec nous le procès des attentats de janvier 2015. On les emmène au tribunal, on leur a fait rencontrer Juin de Charlie, l’avocat Richard Malka, Dominique Sopo de SOS Racisme, Simon Fieschi, une procureure, etc. Et on travaille avec eux sur les thématiques soulevées par ce procès, comme l’antisémitisme, à partir de dessins de presse. Ce sont des séances passionnantes, aussi bien pour eux que pour nous.

  • Vous intervenez à l’école mais aussi dans des prisons. Quel public est le plus difficile ?

Agathe : Aucun public n’est difficile. Nous nous adaptons simplement à l’âge de nos participants par notre niveau de langage et les supports que nous avons élaborés. Quand je vais en prison, parfois pour des séances avec des détenus incarcérés pour radicalisation, je ne mens pas sur mon parcours, je raconte que je fus reporter à Charlie, je leur montre avec une carte du monde les endroits où j’ai fait des reportages et nous discutons des pays qu’ils connaissent. Et nous nous rencontrons. Et les préjugés tombent de part et d’autres. Et puis, je commence à faire une histoire de la caricature, à montrer des dessins de presse qui permettent de parler de tout et, bien sûr, à discuter caricature de Mahomet. Et bien, ils en redemandent ! Au procès des attentats de janvier 2015, les accusés ont ri devant les dessins de Charb, ils ont ri en se découvrant dessinés dans les pages du journal. Mais jusqu’ici, savaient-ils seulement ce qu’est une caricature ?  

  • La rentrée scolaire du 2 novembre c’est déjà demain. DCL sera là ?

Agathe : Ce qui est sûr, c’est que DCL n’est pas prêt d’abandonner les bancs de l’école ! Les enseignants, aujourd’hui encore plus qu’hier, ont besoin de nous. On a tué ceux qui ont dessiné des caricatures, on a tué quelqu’un qui a montré les caricatures. La prochaine fois, on va tuer ceux qui les ont regardées ?! Il faut que Charlie entre dans toutes les écoles de France pour que cesse ce malentendu mortifère. Nous avons une méthodologie qui fonctionne, des outils adaptés. Créons un référent DCL dans chaque académie. ●


Plus d’infos sur les actions de DCL : https://dessinezcreezliberte.com/


Propos recueillis par Natacha Devanda – Charlie hebdo Web. 19/10/2020


Grand merci a Danielle R. pour nous avoir signalé cet article.