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Orwell avait cauchemardé la dictature digitale, la Chine s’emploie à la mettre en œuvre.

Traquer tout le monde, tout le temps, partout.

Surveillance et fichage digital, renifleurs de téléphones, caméras à reconnaissance faciale, reconnaissance vocale, empreintes digitales, prélèvements d’ADN, pénétration des comptes sur les médias sociaux ou bancaires : autant de techniques dont abusent les autorités pour garder le contrôle sur 1,4 milliard d’habitants.

Une surveillance gigantesque mais pas encore tout à fait au point. Aux obstacles techniques s’ajoutent les rivalités entre administrations chinoises et entre localités, et la réticence de certaines entreprises privées à livrer leurs données. Mais, comme le disait le révolutionnaire vietnamien Hô Chi Minh, « l’important n’est pas où on est mais où on va ». En Chine, la direction est claire. Et l’émulation est grande, entre les diverses autorités, pour parvenir à instaurer cette société sous contrôle absolue.

RENIFLER.

Un jour, dans un ensemble d’immeubles de la ville de Zhengzhou, apparaissent des dizaines de caméras à reconnaissance faciale et une boîte que personne ne remarque, servant à « renifler » les numéros des téléphones portables. En quelques semaines à peine, ce système « intelligent » installé par la police a fait le lien entre 3.000 visages et leur téléphone, ainsi que les plaques d’immatriculation de leur voiture. Des serrures électroniques remplaçant celles à clé permettent de savoir qui sort, quand et combien de temps. En cas de besoin, il sera facile d’enquêter et d’agir.

Le monde de la surveillance totale avance à grands pas. A la fin de l’année 2020, il est prévu que la Chine dispose de 626 millions de caméras à reconnaissance faciale, selon IHS Markit, une firme britannique d’étude de marché. Un objectif qui n’a pas été remis en question par le port de masques pour se protéger des virus. Les machines savent passer outre une aussi infime protection.

C’est, pour l’heure, dans la province occidentale du Xinjiang, où entre 1 et 3 millions d’autochtones turcophones seraient incarcérés dans des camps de rééducation politique, que la surveillance est le plus poussée. La police d’Urumqi, la capitale du Xinjiang, a installé 18.464 caméras à reconnaissance faciale dans 3.640 complexes résidentiels, selon des données officielles. Pas moins de 37 renifleurs de réseaux couvrent une superficie urbaine de 1 km2, selon une estimation. Les opposants, pétitionnaires, intellectuels et dissidents font l’objet d’une surveillance accrue. Wu Shuyun, un dissident de Chengdu qui s’apprêtait à aller manifester à Pékin, a découvert que les guichets automatiques refusaient de lui vendre un billet de train pour se rendre dans la capitale. « Dès que vous essayez d’acheter un ticket, dit-il, la police le sait. »

Xi Jinping a lancé en 2014 un projet radical de fichage, baptisé « crédit social », qui veut aller bien plus loin. H est fondé sur la collecte systématique d’informations de tous ordres sur l’ensemble de la population, à partir de données électroniques collectées sur les téléphones portables et leurs applications multiples, les caméras de surveillance urbaine à reconnaissance faciale, les banques, les hôpitaux et diverses administrations locales et nationales. Sont aussi pris en compte les recherches effectuées sur Internet et les commentaires laissés sur les réseaux sociaux, déjà pourchassés par une police de l’Internet omniprésente. Stocké sur un « police cloud » de taille titanesque et réactualisé en permanence, ce big data doit servir à noter le comportement de chaque citoyen et à lui accorder ou à lui ôter des « privilèges », selon les fluctuations de son score.

FUITE.

Ce système totalitaire est officiellement qualifié de « socio-psychologique ». Il doit constituer « une base importante pour bâtir une société socialiste harmonieuse ». En 2019, une fuite de donnée découverte par un groupe de hackeurs étrangers de l’ONG Global Defense of the Internet (GDI Foundation) a montré que la police de l’Intemet chinoise surveille d’ores et déjà 364 millions d’intemautes. Outre le contenu de leurs conversations sur messagerie, sont enregistrées les métadonnées, comme le numéro de carte d’identité, la photo de profil et les horaires d’envoi des messages, voire les coordonnées GPS de cafés Internet fréquentés. D’après GDI Foundation, les données recueillies quotidiennement sont centralisées sur 18 points de collecte, avant d’être envoyées vers des stations de police locales. En 2018, selon le très officiel Centre national d’information sur le crédit social, 17,46 millions de personnes « discréditées », car ayant écopé d’une note inférieure à un certain seuil, se sont vu interdire d’acheter un billet d’avion (et donc de voyager à l’étranger), et 5,47 millions d’autres, un billet de TGV. Selon les derniers chiffres de la Commission pour le développement et la réforme, qui gère le projet de « crédit social », 30 milliards d’informations ont été fichées.

D’après une enquête publiée cet été par l’Institut australien de politique stratégique (Aspi), les autorités chinoises ont commencé à prélever en masse les ADN masculins, parfois dans les cours des écoles, afin d’établir, à terme, une carte génétique de l’ensemble de la population. Le projet une fois mené à bien, retrouver la famille d’une personne recherchée ne sera plus qu’un jeu d’enfant. Certes, « il n’existe pas encore en Chine d’ordinateur central réunissant toutes les données nécessaires à un système global, note Samm Sacks, une experte américaine de la cybersécurité, car certains départements rechignent à partager leurs données, au vu du considérable pouvoir politique que confère la possession de celles-ci dans le contexte chinois ». Mais, mené à bien, ce projet fera plus que tuer la liberté d’expression, déjà quasiment défunte en Chine : son but est de pousser la population, surveillée et évaluée en permanence, à adopter un comportement conformiste. « Faites attention à ne pas vous comporter de manière à affecter votre crédit social », mettent déjà en garde les annonces publiques par haut-parleurs dans les trains. Ce projet vise aussi à s’assurer que les contestataires qui ne sont pas encore en prison se retrouvent isolés et réduits à l’état de citoyens de seconde zone.

FILATURE.

« La Chine est très en avance dans la digitalisation de sa société et de ses systèmes de surveillance, remarque le sinologue Jean-Pierre Cabestan. Ceux-ci ont accru la capacité du PC à contrôler la société et à se maintenir au pouvoir indéfiniment. Bien que ces systèmes ne soient pas les seuls utilisés pour gérer et contrôler les citoyens chinois, et que ce ne soit pas leur seul objectif, ces évolutions sont perçues, à raison, comme faisant partie d’un projet orwellien de gestion et de contrôle de tous les aspects de la société.»

La perspective de voir la Chine devenir la première dictature digitale du monde révulse l’historien et dissident pékinois Zhang Lifan « II y a quelques années, quand je sortais de chez moi, j’étais pris en filature par un véhicule. Mais ce n’est plus le cas maintenant, car la police peut suivre tous mes déplacements grâce aux caméras et autres équipements de surveillance. Le système de « crédit social » risque, lui aussi, d’être très efficace pour surveiller les personnes qui gênent le gouvernement. En termes de technologie et de financement, on est bien au-delà des méthodes de la Stasi en RDA. On est même bien au-delà de « 1984 », d’Orwell. »

La dictature n’arrête pas le progrès, elle s’en sert.


Lu dans les « dossiers » du Canard enchaîné. N° 157 octobre 2020