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Redevable de 172 millions, Médiapro s’offre la protection du tribunal de commerce.

Plusieurs dirigeants de clubs de football professionnel ont fait passer, le 9 octobre 2020, un étonnant message à l’Elysée : ils demandent à Macron d’intercéder pour eux auprès de Xi Jinping !

Le Grand Timonier de Pékin serait prié de faire pression sur les actionnaires chinois de Médiapro. Depuis le 6 octobre, en effet, ce groupe refuse de payer les 172 millions d’euros de redevances qu’il doit à la Ligue de football professionnel (LFP) pour la diffusion, sur la chaîne Téléfoot, de l’essentiel des matchs de Ligue 1.

De l’argent qui, comme l’ensemble des droits télé, ruisselle sur les clubs pros et, plus modestement, sur les amateurs.

Société en principe espagnole, Médiapro est, en réalité, contrôlée par Orient boutai Capital, un fonds constitué par des mégapoles chinoises dont les édiles souhaitaient sans doute se payer un jeu vidéo grandeur nature.

Médiation transcendantale

C’est un redoutable « coup de vice » de Médiapro qui a provoqué cette démarche auprès de l’Elysée. Pendant que Vincent Labrune (élu le 10 septembre 2020) s’installait à la présidence de la LFP, les Sino-Espagnols négociaient en douce, le 29 septembre 2020, la mise en œuvre d’une procédure de médiation avec le président du tribunal de commerce de Nanterre.

Objet : geler la dette de 172 millions. Placé devant le fait accompli, Labrune a fini par signer un papier dans lequel il accepte la procédure dite de « médiation ad hoc » et s’engage à garder le secret.

Désigné par le tribunal de commerce, le médiateur dispose d’un mandat de trois mois, renouvelable plusieurs fois, pour proposer aux deux parties une solution (souvent un ré­échelonnement de la dette). En clair, la Ligue risque de devoir s’asseoir sur ses 172 millions, au moins jusqu’au printemps…

Ce « mandat ad hoc » n’est accordé qu’à une entreprise en difficulté. Or, selon « L’Équipe » (9/10), Médiapro, lesté par une dette de 727 millions d’euros, emprunte tous azimuts. Et la note de sa holding a, en avril, été sévèrement dégradée par l’agence Moody’s (de B1 à B3)…

Pour faire patienter les clubs, la LFP a décidé de lever un emprunt de 172 millions. Il fait suite à un premier prêt de 224,5 millions garanti par l’Etat, souscrit auprès de la Société générale au printemps, en pleine flambée de Covid.

Les hommes de Labrune se demandent si l’on n’aurait pas laissé un peu vite les commandes au groupe sino-espagnol. Il faut dire qu’en 2018 il a fait exploser tous les devis et a éjecté les Qatariens de BeIn Sport en allongeant 780 millions d’euros par an durant quatre ans (Canal Plus complétant l’offre avec 330 millions annuels). Au total, les droits télévisés ont connu une flambée de 60 % !

Sauf que, explique un proche de Labrune, « pour équilibrer son investissement, Médiapro devait engranger 3,5 millions d’abonnés dans un délai maximum de trois à quatre ans, à condition d’avoir les reins assez solides pour tenir jusque-là. Or ils en ont aujourd’hui 278 000. Contrairement à ce qu’ils prétendent, ce contrat n’a pas été tué par le Covid mais par leur propre modèle économique ». Lequel propose aux téléspectateurs un abonnement mensuel à 25,90 euros, contre 15 euros auparavant !

Si elle refuse les solutions proposées par le médiateur, la Ligue pourrait se tourner humblement vers Canal Plus en priant la chaîne à péage de racheter une partie du contrat à Médiapro et de diffuser les matchs sur ses écrans. Avec ce philanthrope de Bolloré, le foot va sûrement y gagner…

Alain Guédé. Le Canard enchaîné. 14/10/2020

Autre approche …

Le foot doit se réinventer !

Chercheur au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges, Jean-François Brocard […] pose les bases d’un football plus vertueux. Entretien.

En voulant franchir le cap du milliard d’euros annuels de droits télé pour la L1 afin de rattraper son retard sur ses voisins européens, la Ligue de football professionnel s’est mise dans de beaux draps avec l’attribution en mai 2018 des lots principaux de l’appel d’offres au nouvel entrant Médiapro sans exiger de garantie bancaire.

Deux ans et demi plus tard, endetté, le principal diffuseur des Ligues 1 et 2, via sa chaîne Téléfoot, demande publiquement le 8 octobre 2020 un délai de paiement et la renégociation des droits télé (814 millions par an). La Ligue refuse et met en demeure l’opérateur de régler sa deuxième échéance (172 millions d’euros) échue au 6 octobre, menaçant de se tourner vers d’autres diffuseurs, tout en précisant avoir activé « la garantie donnée par la société mère du groupe Médiapro », le fonds chinois Orient Hontai Capital, qui détient 53 % du capital.

Alors que la Ligue a annoncé être obligée de contracter un emprunt pour le verser aux clubs, le Canard enchaîné dévoile le 14 octobre 2020 que le groupe sino-espagnol s’est placé sous la protection du tribunal de commerce de Nanterre, une procédure qui permet de renégocier ou rééchelonner les créances et dettes…

Comment expliquer l’échec de Médiapro, qui aurait attiré moins de 300 000 abonnés ?

Dès le début, tous les observateurs qui connaissent le marché se demandaient comment Médiapro pourrait rentabiliser son investissement.

Leur projet était trop ambitieux. Auparavant, beIN Sports avait déjà perdu beaucoup d’argent avec l’achat de droits de différents sports, ensuite cela a été RMC…

[…]

Y a-t-il alors moyen, pour une chaîne, d’exploiter et de rentabiliser les droits télé ?

A priori, la solution serait non pas une chaîne avec des programmes fixes mais plutôt de se rapprocher du consommateur, via un système appelé « OTT » (over the top), en lui proposant plein de programmes sur une même compétition accessibles sur Internet ou via les téléviseurs.

[…]

Quelle serait la conséquence d’un non-paiement des droits télé pour les clubs ?

Déjà impactés par l’absence de recettes billetterie et les faibles montants de transferts lors du mercato estival, les clubs pourraient vite se retrouver en cessation de paiement et ne plus être capables de payer les salaires et charges.

Pour le club de Nîmes (L1), les droits représentent 70 % de ses revenus, Angers 62 %, Reims et Lille 60 % et beaucoup de clubs sont au-dessus de 50 %.

Une majorité n’a pas de grand stade, ni de gros sponsors. Seul le PSG, qui a beaucoup de revenus commerciaux, n’est pas dépendant des droits télé, qui représentent environ 9 % de ses revenus.

[…]

Le modèle économique du football est à bout de souffle, quelle alternative pourrait être mise en place ?

Le foot doit se réinventer car les chiffres sont devenus délirants. On savait que cette bulle « spéculative » exploserait un jour, la crise sanitaire a précipité son explosion. […] La grande chance, c’est que tous les pays et donc les championnats sont touchés par cette crise sanitaire, donc tout le monde doit réagir.

Concrètement, que proposez-vous ?

J’ai lancé un projet, « Pour une nouvelle régulation alternative du football professionnel ». L’idée, c’est de construire un plan B crédible et complet. On travaille déjà avec la FIFPro (Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels), avec des collègues économistes, juristes et politistes anglais, avec potentiellement l’UEFA demain, qui est intéressée.

Ce modèle promouvrait des équilibres d’exploitation, car les clubs aujourd’hui au niveau comptable sont en déficit d’exploitation structurel, compensé ou pas, mais généralement pas compensé, par des résultats exceptionnels comme les ventes de joueurs ou des abandons de créances et tout cela n’est pas pérenne.

Après il faudrait travailler sur la détention du capital des clubs, qui est relativement libre aujourd’hui avec des actionnaires qui viennent des quatre coins de la planète. L’idée serait de rapprocher le capital des clubs des territoires quitte à ce qu’il y ait une dévalorisation des clubs car de toute façon on y va tout droit… […]


Entretien réalisé par Nicolas Guillermin – L’Humanité – titre original : « Jean-François Brocard, économiste du sport : « Le foot doit se réinventer car les chiffres sont devenus délirants » ». Source (Extrait)