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La France va récupérer une partie d’entreprise pépite nucléaire

Général Electric, aux abois, a mis en vente une ex-filiale, championne mondiale des turbines. L’État s’active pour boucler l’opération.

L’histoire de la vente, en 2014, d’un morceau du groupe français Alstom à l’américain General Electric connaît un nouveau rebondissement : la branche nucléaire de l’entreprise tricolore, dont la cession à l’Oncle Sam avait conduit certains à déplorer à grands cris « une perte de souveraineté » dans un domaine stratégique, va revenir au bercail.

Depuis quelques semaines, le gouvernement étudie en secret le rachat de la pépite à General Electric. L’opération (chiffrée à environ 1 milliard d’euros) devrait, selon un participant français aux négociations, être conclue à la fin de l’année.

Geast, la branche nucléaire américaine d’Alstom, fabrique les très grosses turbines Arabelle, reconnues comme les plus perfectionnées du monde. Elles équipent les centrales nucléaires les plus récentes et vont produire du courant dans les EPR, en France et ailleurs (les centrales du russe Rosatom, notamment).

Mais Geast s’occupe aussi de la maintenance du parc nucléaire (les 56 réacteurs français, plus une dizaine à l’étranger) et du porte-avions « Charles-de-Gaulle ». Une position hautement stratégique, dont General Electric ne se privait pas de profiter : en 2016, deux ans après la cession, il avait ainsi menacé EDF de ne plus fournir de pièces détachées pour ses centrales si le groupe français ne revoyait pas certaines de ses conditions commerciales.

Dans un livre paru en 2019 (où il se présente comme une victime de la guerre économique menée par les USA, qui a entraîné son incarcération), Frédéric Pierucci, ex-président de la filière chaudière d’Alstom, cite le général Henri Bentégeat. L’ex-chef d’état-major de l’armée française estime que les Américains ont le pouvoir de « rendre inopérant notre porte-avions « Charles-de-Gaulle » ».

Général Electric disjoncte

Arnaud Montebourg, ex-ministre du Redressement productif, dont l’affaire Alstom avait contribué à la démission, en 2014, est aux anges : « On va enfin récupérer ce pan de la souveraineté française, C’est capital, alors que la demande de centrales nucléaires explose dans le monde », déclare-t-il au « Canard », Le ministère de l’Industrie, lui, se borne à souligner que, « s’agissant d’une activité stratégique, l’Etat a un droit de regard sur un éventuel achat ».

Aloïs Kirchner, directeur de cabinet d’Agnès Pannier-Runacher, la ministre de l’Industrie, supervise le dossier de reprise, Il a notamment sollicité EDF afin que l’entreprise se charge de l’opération. L’électricien milite pour que Geast, actif stratégique, redevienne français. Mais il fait aussi valoir qu’il n’a pas les sous, et que la doctrine maison est de ne pas racheter ses fournisseurs, Si un autre repreneur se manifeste, alors, éventuellement, il pourrait apporter son soutien. Sinon, il se dévouera.

Ça tombe bien : c’est exactement le plan de Pierucci, qui, depuis un an, cherche à fédérer des investisseurs autour d’un fonds français, Sénevé Capital, Il verrait bien EDF, Framatome, voire la Caisse des dépôts, mettre quelques billes dans l’opération, histoire de garantir le sérieux de la reprise,

Côté General Electric, la discussion ne devrait pas être trop compliquée. D’abord parce que le groupe est financièrement à genoux et qu’il est sous le coup d’une méchante enquête de la SEC (le gendarme de la Bourse américaine), qui le soupçonne d’avoir bricolé ses comptes.

Mais aussi parce que l’Etat français possède une arme fatale : une golden share, ou « action préférentielle », dans le capital de Geast, qui lui confère un droit de veto sur toute décision stratégique.

Résumons : GE est acculé à vendre Geast, et l’Etat français peut s’y opposer si l’acquéreur ne lui convient pas (en l’occurrence, s’il n’est pas français).

Voilà qui devrait faciliter la négociation…


Fleuron atomique à vendre

Nouvelle étape dans la perte du savoir-faire nucléaire français ?

Engie va très prochainement annoncer la mise en vente de sa filiale Endel, spécialisée dans la métallurgie nucléaire (chaudronnerie, valves, soudage, etc.). La boîte, qui emploie quelque 4.000 salariés, est un acteur stratégique dans le nucléaire. Elle a participé à la construction de la quasi- totalité des 56 réacteurs nucléaires français.

Interrogé par « Le Canard », Engie a opposé un « no comment », se refusant à confirmer. L’identité du repreneur (qui n’est pas EDF), français ou étranger, n’a pas non plus été mentionnée.

General Electric (lire ci-dessus) ne serait pas intéressé ?


Hervé Martin. Le Canard enchaîné. 14/10/2020