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On s’est si souvent émerveillé de la solidité de la Constitution, des institutions et des traditions de la démocratie américaine qu’on est tenté d’ignorer le baromètre : une guerre civile (1861-1865), deux guerres mondiales, trois impeachments et quatre présidents assassinés n’ont pas affaibli le système.

Deux cent trente-trois ans avec la même Constitution (1787), ça vous pose une démocratie ! Il aura pourtant suffi de quatre ans, et de l’extraordinaire cocktail de cynisme et de paranoïa de Donald Trump, pour que l’ensemble se mette à gîter, que le doute fasse son nid dans le cerveau des constitutionnalistes, historiens et spécialistes de science politique américains.

Au point que le Centre national de la Constitution (NCC) a ouvert un chantier de réflexion collective, « Bataille pour la Constitution », nourri par des chercheurs rendus nerveux par la situation. Comme si l’urgence n’était plus d’expliquer, mais de défendre un régime brutalement attaqué par un ennemi inattendu : le président des États-Unis himself.

Les trois piliers du système vacillent

« Cette élection présidentielle va nous apprendre deux choses, confie Barbara McQuade, ex-procureure générale dans l’État du Michigan. Elles nous diront ce que les électeurs pensent de la façon dont Donald Trump a abusé des pouvoirs que lui confère la Constitution. Et nous renseigneront sur ce qui compte le plus pour eux : notre démocratie ou la polémique du jour ? Pour la première fois de notre histoire, une élection va se transformer en référendum sur l’attachement de notre nation à la démocratie. »

Dans sa variante classique, celle-ci repose sur trois piliers : le système des checks and balances (« freins et contrepoids »), le droit de choisir ses dirigeants et une justice au-dessus des partis. Dans sa variante trumpienne, les trois piliers vacillent.

À commencer par les checks and balances : « L’équilibre du système repose sur l’équivalence des forces entre ses trois principaux serviteurs : l’exécutif, le législatif et le judiciaire », rappelle McQuade. Or, le bras le plus musclé du pouvoir législatif, le Sénat, manque à tous ses devoirs.

La servilité avec laquelle il s’est mis au service de Donald Trump, sous la houlette de son leader, le républicain Mitch McConnell, est un vrai bras d’honneur aux Pères fondateurs de la République.

Adieu freins et contrepoids, bonjour l’accélération des procédures pouvant maintenir à la Maison-Blanche un Donald Trump en perdition dans les sondages.

La confirmation express, indécente et contraire à la tradition d’une juge ultra-conservatrice choisie par le président pour remplacer Ruth Bader Ginsburg à la Cour suprême n’est que le dernier avatar de cette trahison : « Persuadés que chaque branche du système défendrait bec et ongles ses intérêts, les auteurs de notre Constitution n’avaient pas prévu que la politique partisane pourrait un jour triompher dans notre démocratie », soupire Barbara McQuade. Ils se trompaient. Pour un grand nombre d’observateurs, c’est la Constitution qu’on assassine, légalement.

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Il y aurait bien une solution, propre et démocratique : que les électeurs le virent de la Maison-Blanche le 3 novembre. Pas si simple. Car le droit de choisir ses dirigeants – par le truchement, rappelons-le, d’un scrutin indirect qui désigne d’abord des grands électeurs – a lui aussi du plomb dans l’aile. « Nous nous heurtons aux limites de notre Constitution sur cette question, reconnaît l’historienne Martha Jones, professeure à l’Université Johns-Hopkins de Baltimore, dans le Maryland.

 […] Seule une victoire nette et sans bavure d’un des deux candidats pourrait mettre tout le monde d’accord et sauver les apparences d’une démocratie chancelante, mais debout. Malheureusement, de moins en moins de monde y croit. Car un dernier spectre plane sur cette élection : le chaos judiciaire.

Depuis des mois, le provocateur en chef de la Maison-Blanche répète haut et fort que ce scrutin sera « le plus corrompu de l’histoire des États-Unis », son résultat « truqué » à cause du vote par correspondance, son vainqueur « illégitime » si son prénom n’est pas Donald.

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Olivier Pascal-Moussellard. Télérama. Titre original l’article : « Élections américaines : Donald Trump, le président qui incendiait la démocratie ». Source (Extrait)