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 […] Il est 8 h 30, au rez-de-chaussée d’une résidence hôtelière « prestige » de la Côte basque (1).

Dehors, les touristes profitent de l’air marin, de la plage et du soleil après de longues semaines de confinement dues à la pandémie. L’activité bat son plein : les quelque deux cents appartements et chambres d’hôtel de la résidence affichent complet.

Âgées de 18 à 57 ans, les femmes de ménage récupèrent leurs feuilles de travail du jour. […]. Le temps nécessaire pour effectuer ces tâches a été calibré par la directrice de la résidence qui, un après-midi, chronomètre en main, a suivi les salariées dans leur travail. Elles avaient, dit-elle, tendance à « traîner »…

C’est sur cette base que se trouve automatiquement calculé chaque jour, en fonction des réservations, le temps de ménage à effectuer le lendemain. Et donc le nombre de femmes de ménage à prévoir.

Ce matin, c’est la panique. La directrice vient tout juste d’apprendre que l’une des « filles » ne viendra pas. Il lui faut trouver une remplaçante en urgence : « Je vais appeler Maïwenn, suggère la responsable. Elle dit toujours oui ».

À 18 ans, Mme Maïwenn D. habite dans un ensemble HLM à Hendaye et, élevée seule par sa mère au chômage, doit travailler pour commencer des études de droit, son « rêve ». Elle accepte sur-le-champ et arrive trente minutes plus tard, sans avoir pris le temps de troquer le chemisier avec lequel elle s’apprêtait à faire les courses contre une tenue plus confortable et moins fragile : « J’ai peur qu’elle ne me rappelle plus si je lui dis non. »

La jeune fille entame son neuvième jour de travail d’affilée. « J’ai déjà fait presque cent cinquante heures en trois semaines, pour 1 000 euros. C’est beaucoup d’argent ! », se réjouit-elle. [Surexploitation mais comment en vouloir à cette jeune femme dans le contexte de précarité du cercle familial. MC]

Peu des femmes de ménage de la résidence partagent cet enthousiasme. Payées au salaire minimum, elles sont, pour la plupart, embauchées en extra : elles ne savent ni combien d’heures elles feront dans le mois, ni combien elles gagneront, ni quels jours elles travailleront. Sans compter qu’on les sollicite en général au dernier moment. De sorte que rares sont celles qui parviennent à obtenir l’équivalent d’un temps plein. Beaucoup jonglent donc avec un autre travail. Telles Mme Jessica R., serveuse au bar d’une maison close espagnole, la nuit, et qui enchaîne parfois directement avec le ménage à 8 h 30 le samedi et le dimanche ; ou Mme Caroline D., qui travaille à temps partiel dans une société de nettoyage de Bayonne, à une trentaine de minutes.

Dans le courant de l’été, la directrice nous explique, un jour, dépitée : « On s’est fait retoquer par l’Urssaf pour les contrats en extra. On en fait trop. Normalement, ce sont des contrats ponctuels, mais là les filles reviennent tout le temps, donc on devrait, selon eux, leur faire signer un CDD. Mais je ne peux pas, moi ! » En effet, le groupe auquel appartient la résidence a décidé du coût maximal que doivent représenter les femmes de ménage dans le fonctionnement de la résidence. En raison de leur nombre, celles-ci constituent le poste de dépenses salariales le plus élevé des résidences hôtelières, et donc celui sur lequel il convient de faire des économies. Sans la précarité des contrats d’extra, qui permet un ajustement optimal aux besoins en ménage, l’objectif serait intenable. Il le serait également si les heures supplémentaires étaient payées. Or, ici, elles ne font pas l’objet d’une rémunération, mais d’une « récupération ». Sauf qu’on ne les récupère jamais. Chaque matin, c’est donc l’angoisse lors de la réception des feuilles de travail. S’ensuit une course contre la montre pour ne pas avoir à travailler pour rien. Car, défi relevé ou non, la fiche de paye ne change pas.

[…]

Au cours de l’été, la durée de la pause déjeuner est passée d’une heure à trente-cinq minutes afin que les « filles » n’aient pas le temps de rentrer chez elles. Car certaines, y réfléchissant à deux fois, décidaient de ne pas revenir l’après-midi. « Ça nous mettait dans le pétrin », argumente la directrice. « Et puis comme ça, elles ne perdent pas le rythme ! » […]

Cependant, l’épidémie a aggravé les conditions de travail. Mme T. arrive chaque matin la boule au ventre, racontant la dernière info entendue à la télévision la veille au soir au sujet de la maladie. « J’ai 57 ans, je fais partie des personnes à risque. Avec notre métier, on est en première ligne. » Le budget que la direction du groupe alloue au ménage ne permet pas de respecter les règles : pas assez de temps, de masques, de tabliers, de charlottes, de chiffons… Les « tenues Covid », en quantité insuffisante, sont donc mises de côté et conservées par la directrice pour que, dans un parfait jeu de dupes, les femmes de ménage puissent les revêtir au cas où l’un des « grands directeurs » du groupe débarquerait. Alors qu’une légère reprise de l’épidémie se profile fin juillet et que la directrice a reçu un nouveau rapport de ses supérieurs, elle demande aux femmes de ménage d’« appliquer le protocole plus que jamais et de redoubler d’efforts. Vous êtes en première ligne. On ne peut pas se permettre, vu le retard sur le chiffre d’affaires, d’avoir un problème de contamination dans l’hôtel ! ». « À vous de jouer, les filles ! », conclut-elle d’un air grave. Mais le nombre de minutes consacré à chaque chambre n’a pas augmenté.

[…]


Marie Morgan Journaliste. Le monde diplomatique. Titre original : « Les petites mains de des grands hôtels ». Source (Extrait)


  1. Les noms de lieux, de structures et des personnes ont été modifiés ou anonymisés pour pouvoir recueillir la parole des femmes de ménage interrogées dans le cadre de ce reportage.