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Détecteurs de chutes, verres connectés… La technologie appliquée au grand âge, pensée pour les Ehpad comme pour le maintien à domicile, est une niche d’avenir. Cette « silver économie » n’en est qu’à ses balbutiements, mais elle soulève déjà des questions éthiques.

Le 8 septembre [2020], de jeunes entrepreneurs et entrepreneuses avaient rendez-vous à la Caisse nationale d’assurance vieillesse pour recevoir des prix allant de 2 500 à 20 000 euros. La Bourse Charles Foix (du nom d’un neurologue français) récompense « les projets innovants permettant d’améliorer la qualité de vie et l’autonomie des seniors ». Le 8 septembre donc, devant des panneaux affichant le slogan « innover au service de la longévité », ont été présentés des vêtements conçus pour respecter la dignité des patients, une application connectant kinés et personnes âgées, ou encore un casque de réalité virtuelle à destination des Ehpad. Avec eux, une litanie de partenaires : collectivités, Engie, Korian, AG2R La Mondiale… Si divers soient-ils, ces acteurs font partie d’une filière au nom sexy née en France en 2013 : la silver économie.

En un peu moins sexy : le grand marché des vieux.

Qu’on ne demande pas au président de la filière, Luc Broussy, de donner des chiffres (« trop imprécis ». On en glissera tout de même deux : en 2050, vingt millions de Français auront plus de 65 ans. Le chiffre de trois cent mille emplois liés à la silver économie circule) invérifiable tant la filière est vaste.

« Cela va des Ehpad à la domotique, en passant par l’urbanisme et l’aide à domicile. Le secteur n’est pas constitué que d’entreprises du CAC 40 qui font du business avec l’argent des vieux. Ce sont aussi des politiques publiques, consistant, par exemple, à multiplier les toilettes accessibles à tous pour répondre au problème de l’incontinence », explique Luc Broussy, qui fut en 2012 le conseiller « personnes âgées » de François Hollande, avant d’être en charge, en 2013, d’un rapport sur l’adaptation de la société au vieillissement de la population. La même année, les ministres Michèle Delaunay et Arnaud Montebourg officialisaient la silver économie.

Un marché encore mal ciblé

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Comment connaître les besoins, les envies et les habitudes des aînés quand on est un entrepreneur à peine trentenaire ? « Il y a un décalage abyssal entre nombre d’innovations et la réalité des personnes âgées en perte d’autonomie », regrette Pascal Jannot, président de l’association La Maison des aidants. En première ligne au quotidien, les proches de nos aînés dépendants sont une cible pour la silver économie. Et à en croire Pascal Jannot, la cible est pour l’instant manquée. « Les entrepreneurs ne connaissent pas nos vieux, c’est dramatique. […]

« Pour beaucoup d’entre eux, leurs grands-parents sont les seules personnes âgées qu’ils connaissent. Ils pensent que leur projet correspond aux besoins des seniors, alors qu’il est inadapté », explique Nicolas Menet. Ce sociologue de formation, coauteur en 2018 du livre Start-up. Arrêtons la mascarade (éd. Dunod), dirige (il fallait assumer la référence californienne) « la Silver Valley ».

Un regroupement de quelque trois cents acteurs de la silver économie. S’y expérimente une démarche qui pourrait réajuster le tir des gérontechnologies. Neuf mille seniors sont invités à donner leurs avis sur des innovations qui leur sont consacrées, et se réunissent régulièrement pour discuter douches adaptées, pouvoir d’achat ou encore aide à domicile.

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Le progrès, à quel prix ?

Parmi ses critères, le prix. […] [Pour] Luc Broussy [concernant] la future loi « Grand âge et autonomie » : « Dans les Ehpad, il faut sanctuariser un budget consacré aux aides technologiques. Idem quand on bénéficie d’un plan d’aide à domicile. L’argent public doit permettre aux plus pauvres d’accéder à ces outils. Mais pour ceux qui ont les moyens, il faut se mettre en tête que la domotique, même au service de notre santé, ne sera pas forcément remboursée. À l’avenir, nous consommerons ce bien-être en grande surface. »

La formule ferait tiquer le philosophe Didier Martz. En 2010, il a publié avec le sociologue Michel Billé un ouvrage intitulé La Tyrannie du « Bienvieillir ». « Oui, les gérontechnologies peuvent rendre service. Mais il faut être très prudent. Introduire un objet qui surveille ma santé ou mes déplacements chez moi, dans mon intérieur affectif et identitaire, c’est courir le risque que cet objet soit vécu comme une intrusion stigmatisante. »

Le philosophe, qui a hébergé sa tante âgée, parle en connaissance de cause. « J’étais rarement là, alors on a installé une télé-alarme. J’ai bataillé longtemps avec elle pour qu’elle l’accepte. Puis, comme je la sentais en sécurité, mes visites se sont espacées. Elle a été plus seule encore. »

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Elise Racque. Télérama. Titre original : « Les seniors, un filon en or ? Comment les start-up misent sur le grand âge ». Source (Extrait)